Avril 1989 - Avril 2017: 28ème anniversaire des déportations  des Noirs mauritaniens.

La communauté noire de Mauritanie commémore cette année le 28éme anniversaire des déportations et massacres génocidaires perpétrés en avril 1989 par le régime raciste arabo beydane de Mauritanie. A cette triste occasion, Flam-mauritanie.org publie un dossier spécial consacré à ces événements. Nous  vous proposons  durant tout ce mois d 'avril 2017 une série d 'articles, d'analyses et de témoignages sur ces crimes commis contre notre peuple .

 

Comme chaque année, Nous souhaitons que ce mois d'avril 2017 soit pour tous les Noirs mauritaniens un mois de recueillement et de souvenir des souffrances de notre peuple opprimé.

 

Ce travail de mémoire que nous menons est une nécessité car nous exigeons que justice soit rendue aux nombreuses victimes noires de l’apartheid mauritanien. Il est également indispensable pour les générations futures  pour que ces crimes contre leurs parents et leur communauté ne soient à jamais oubliés.

 

NON A L'OUBLI

 

NON A L'IMPUNITÉ

 

NON A L'INJUSTICE

 

Les ethnies negro africaines de Mauritanie : Briser le silence.

 

Les affrontements d’avril 1989 entre le Sénégal et la Mauritanie ont fait des centaines de victimes et des centaines de milliers d’expulsés réciproques. Les médias internationaux n’en ont retenu que l’image d’un conflit entre deux pays. Tous ont fait silence sur la raison profonde qui reste, depuis toujours, pour aujourd’hui et demain, un problème intérieur à la Mauritanie.


On lira, par ailleurs, la difficulté de ce pays charnière à faire cohabiter des populations maures (arabo-berberes) traditionnellement installées au Nord et Negro-Africaines ( Wolofs, Peuls, Soninkés, Bambaras) agriculteurs et éleveurs sédentaires du Sud, essentiellement rassemblés dans la vallée du fleuve Sénégal.


Des l’origine (1960), une politique de ségrégation s’installe. Le pouvoir politique est détenu les Maures, le pouvoir économique également et malgré un meilleur niveau de formation des cadres noirs, des quotas ethniques de recrutement sont institués, favorisés dès 1966 par l’arabisation de l’enseignement, handicap majeur pour les étudiants noirs, totalement étrangers à cette langue.


Sous le double effet, d’une part de la sécheresse de 1972 à 1985, poussant vers le Sud (Nouakchott et le fleuve Sénégal) les nomades maures, et  d’autre part, l’aménagement du cours du Sénégal par deux barrages rendant possible l’irrigation et donc l’enrichissement des terres riveraines, la vallée du fleuve Sénégal devient l’axe de survie majeur de la Mauritanie.


On comprend dès lors l’enjeu économique et culturel de cette région du fleuve que le pouvoir politique maure va vouloir asservir aux dépens des populations noires implantées.
Il va donc se mette en place, de mouvement une politique d’acquisition foncière, de mouvements de populations destinée à affaiblir leur présence économique et culturelle.



Le conflit Sénégal -  Mauritanie va venir à point nommé, s’il n’a pas été provoqué pour cela.
La chasse aux Noirs va pouvoir commencer.


Expulsions arbitraires, confiscations de biens et de troupeaux, quelquefois départs volontaires sous la terreur , assassinats (souvent exécutés par des Noirs eux - mêmes anciens esclaves toujours asservis, à leurs maîtres maures, l’esclavage n’ayant été officiellement  supprimé qu’en 1980) et installation au nom  de la solidarité nationale dans les biens laissés ainsi vacants, des populations maures expulsés du Sénégal.


En contradiction avec les explications officielles, les rares témoins sur place, et surtout les témoignages convergents des correspondants de la trentaines de jumelages coopération des villes et de villages mauritaniens avec des villes françaises, font tous état d’une aggravation de la ségrégation raciale et de la déportation de Mauritaniens noirs baptisés sénégalais pour la circonstances.


La prudence interdit la publication de faits et des noms qui sont autant de cas flagrants de violations des droits de l’homme et d’actes racistes. Il s’agit de protéger ces hommes et ces femmes, leurs familles, leurs villages des représailles du gouvernement

.
Les jumelages coopération se voulaient porteurs de démocratie locale. ils sont aujourd’hui  témoins de ce que certains appellent déjà un début de  génocide.


Il s’agit de briser le silence et l’indifférence. aux misères du sous développement s’ajoutent celles de la spoliation et de la déportation . nous travaillons sur les premiers, amis sommes impuissants devant les seconds.
Le gouvernement français lui ne l’est pas.
Nous lui demandons d’user de son influence sur la région  pour que le devoir de non ingérence ne soit pas une faute de non assistance.

Les F.L.A.M. Section Europe

 

Paris

Octobre 1989.

 

 

Témoignages.

 

"ce qui commença comme une action de représailles contre les sénégalais se transforma en un massacre de tous ceux qui étaient Africains de race noire .La majorité des victimes étaient des sénégalais, mais des Maliens, des Guinéens ,et des Mauritaniens -Hal'Pulareens ,Soninko et Wolofs- étaient également au nombre de ceux qui avaient été tués. De façon ironique, ces foules étaient principalement composées de Maures noirs, qui s'etaient déchaînés avec une si grande soif de vengeance-frappant,tuant et dévalisant des africains noirs."1

 

1 Fleishman, Mauritania's Campaign of Terror, cité par Samuel Cotton in Terreur silencieuse ,H R P, 1998, page 16.

 

 

Paroles de génocidaire.

 

 MAOUIYA OULD SID AHMED TAYA, "la Mauritanie est un arbre qu 'il faut de temps en temps secouer pour en faire tomber les feuilles mortes  , Atar 1988 par feuilles mortes vous pouvez traduire Ha’apularen,soninko et wolof. Avec le criminel MAOUIYA OULD SID AHMED TAYA,  les Noirs mauritaniens vont passer de la marginalisation à l’exclusion totale et à partir de 1989, à l’élimination . 

 

TÉMOIGNAGE SUR LES DÉPORTATIONS EN MAURITANIE 1989; CAS DU TAGANT.

 

La déportation est l’action  d’obliger quelqu’un, le plus souvent un groupe de  personnes, de quitter son  habitat, son territoire  ou son pays.

 

Dans le droit français, la déportation occupe la troisième place après la  peine de mort et  les travaux forcés à perpétuité pour sanctionner ceux qui ont commis des crimes  contre la sûreté de l’état ; dan...s certains cas, la déportation a pour objectif  la destruction physique  notamment  dans le génocide des Arméniens, des Juifs et des Tsiganes.

C’est cette destruction physique que visaient les déportations en Mauritanie dont les victimes ne sont coupables d’aucun crimes ; sinon d’être nés noirs et de vouloir le rester.

 

Le prétexte que prirent les autorités mauritaniennes fut un banal incident entre éleveurs mauritaniens et paysans sénégalais qui malheureusement dégénéra  occasionnant  des conséquences incalculables, dont   les journées macabres à Dakar puis à Nouakchott qui resteront  à jamais inoubliables :

 

Des massacres et pillages biens eurent lieu des deux côtés. Les  sénégalais en Mauritanie furent l’objet de rapatriement chez eux.

La communauté internationale découvrit avec surprise et stupeur que la Mauritanie, lors du rapatriement des rescapés sénégalais déportait en même temps plusieurs dizaines de milliers  de ses citoyens noirs au Sénégal et au Mali (Peuls, Wolofs, Bamana et Soninko)

 

Les différents  recensements du HCR  à leur sujet  avancent des chiffres  oscillant  entre  65 000 et 70  000 au Sénégal, et 10 000 et 15 000 au Mali.

 

Dans des villes comme Nouakchott Nouadhibou des fonctionnaires, des ouvriers furent arrêtés dans leur lieu de travail, certains furent détenus arbitrairement avant d’être déportés, d’autres le furent directement, laissant derrière eux leurs  familles entières (conjoint-e, enfants, pères, mères, etc.).

 

A l’intérieur du pays,  un autre mode opératoire minutieusement  planifié fut  exécuté par des gouverneurs qui rivalisèrent de zèle, de brutalité et de haine contre de paisibles citoyens.

 

Des militaires, des gendarmes et autres milices armées encerclent les  villages. Les hommes sont triés et conduits  très loin  hors du village, où ils seront  torturés et humiliés avant d’être conduits au fleuve (la frontière) pour se retrouver au Sénégal.

 

Les femmes et les enfants séquestrés un ou deux jours durant, à la merci de leurs bourreaux, subissent viols et violence avant de connaître le même sort que les hommes.

 

Dans un article écrit par feu Sennen  ANDRIAMIRADO  paru dans Jeune Afrique n° 1487, juillet 1989  on  peut lire : « un vieillard montrer sa carte d’identité  nationale  mauritanienne  et raconte. Des soldats haratines  commandés par des Beydanes  sont venus nous réveiller à 2 heures du matin. Ils ont rassemblé tous les habitants  à la maison communautaire. Les bijoux des femmes et des jeunes filles  ont été arrachés ; on nous a demandé nos papiers pour vérification d’identité, puis ils les ont déchirés. Tous les hommes ont été déshabillés complètement .A 4heures du  matin  on nous a embarqués dans des camions jusqu’à environ 70 km de notre village. Là on nous a fait  monter dans des pirogues  pour nous faire traverser le fleuve, à un endroit où il n’y avait pas, de l’autre côté  des villages sénégalais. Les jeunes ont voulu résister, ils ont été tabassés. »

 

Il écrit plus loin , «  tous les soirs  des centaines de nouveaux arrivants , cette  fois exclusivement des Négro-mauritaniens « déportés » débarquent  dans les villages sénégalais  des départements de  Dagana, Podor, Matam et Bakel ;certains ont franchi le fleuve en pirogues, d’autres  à gué ou à la nage. ».

 

Dans la région de Tagant, le gouverneur a procédé autrement, ce que  nous expliquerons  à travers notre  témoignage qui  est aussi celui de nos  compagnons  d’infortune.

 

 Tous  les fonctionnaires noirs qui servaient au Tagant  en 1989 furent déportés au Sénégal.

 

Après l’expulsion des  sénégalais,  nous,   noirs  non haratines fûmes convoqués et  parqués deux jours durant  à l’escadron de la garde nationale à Tidjikja pour  vérifier notre nationalité par une commission  composée :

 

•   du gouverneur de la région

•   du directeur de  sûreté régionale

•   du  commandant de la région militaire

•   du  chef de brigade de la gendarmerie

•   du chef de  brigade de la garde régionale.

Devant cette commission, il fallait   présenter tous nos papiers d’état civil :

•   Acte de naissance

•   Carte d’identité nationale

•   Certificat de nationalité

•   Diplômes

Ensuite  répondre à une série de questions dont :

 

Quelle est votre position par rapport au conflit qui oppose la Mauritanie au Sénégal ?

Est-ce que vous avez de la famille au Sénégal ?

Est-ce que dans le passé vous avez eu à faire des séjours au Sénégal ?

Qu’est ce que vous connaissez des FLAM,

Connaissez-vous les officiers putschistes de 1987 ?

 

Nous fûmes tous  libérés  mais  nos papiers  confisqués. Notre répit fut de  très courte durée.

Le directeur régional  de la sureté et son adjoint tous noirs (peuls) furent arrêtés et  envoyés  à Nouakchott.

Alors,  les arrestations  et  détentions  de tous les fonctionnaires  noirs  reprirent.

A la date du 25 mai 1989,  tous les négro-mauritaniens étaient détenus et ramenés à Tidjikja au commissariat de police et en prison où nous sommes restés pendant 4 jours avant le grand rassemblement des familles qui annonçait la déportation.

 

Dans la nuit  du 28 mai  1989, des camions bennes furent envoyés à nos domiciles pour embarquer nos familles, ne leur laissant  rien  prendre (comme les hommes), sauf les vêtements qu’elles portaient.

Au petit matin, lorsqu’on  nous sortit  de nos cellules c’est pour les rejoindre  pour une destination inconnue.

 

Au sortir de Tidjikja,  notre convoi fit une halte dans une cuvette où nous attendaient  toutes les autorités de la région,  le gouverneur  à  leur  tête.

 

Avec une brutalité bestiale, les gardes nous firent descendre pour une fouille systématique et humiliante ; ils nous reprirent tout, jusqu’à  nos bagues.

 

Lorsque  notre convoi  reprit la route,  les militaires, gendarmes  et gardes lourdement armés pour nous escorter  étaient plus nombreux que nous.

 

Entassés comme du bétail, nous  endurâmes les difficultés du voyage ( on était des cibles des villages que nous traversions ; insultes, jets de pierres) jusqu’au lendemain à midi, pour arriver à Boghé où nous fûmes accueillis par des gardes et des policiers, plus hargneux, plus zélés.

 

Furieux et déçus  de n’avoir rien trouvé sur  nous  à reprendre après une dernière fouille, ils  obligèrent certains   à  échanger leurs habits encore en bon état  contre  des haillons repris de ceux qui nous ont précédés..

 

Des armes braquées  sur nous, sans chaussures alors que la  température dépassait  les  50 degrés   à l’ombre  nous fûmes conduits comme du bétail  au fleuve.

De la rive sénégalaise, des piroguiers nous voyant arriver, nous apportèrent  des pirogues  pour nous faire traverser le fleuve. Nous avons marché les pieds nus sur le sable chaud d’un soleil de mai de la rive au village de Demeth.

 

Les habitants du village sénégalais nous accueillirent spontanément  et chaleureusement, nous faisant oublier le calvaire que venions de vivre.

C’était le 30 mai 1989 à 13heures.

 

Ce sera pour certains  d’entre nous un aller sans retour .Ils seront  nombreux  à succomber  aux  maladies, à la misère, au chagrin de cet exil forcé, emportant dans leur tombe l’espoir d’un retour dans leur patrie parce que c’était à l’espoir que caressaient tous  les déportés

Au vu de ce qui s’est passé, nous exigeons aux autorités

mauritaniennes que ceux qui sont rentrés au pays soient indemnisés à la hauteur du préjudice subi( moral et matériel) et qu’ils retrouvent leur travail en tenant compte des réalités en place. Ce n’est point 2 millions d’ouguiyas qui effaceront la souffrance subie.

 

Nous voudrions   terminer  en vous  invitant  ici ,  maintenant et pour  toujours,  d’ avoir pour eux une pensée pieuse,  une prière pour que reposent en paix leurs  âmes en   terres  étrangères.

 

 

 NIANG Amadou Boubou et DIA Ibrahima Aly dit Yaaya Maabel

Anciens enseignants et déportés Mauritaniens au Sénégal.

Membres de la section des FLAM-Europe de l´ouest.

 

Décembre 2013

 

 

Le calvaire des déportés mauritaniens réfugiés au Sénégal, par Abda Wone.

 

 

Dix ans après les événements Sénégalo-mauritaniens de 1989, les Négro-mauritaniens déportés sont quasiment oubliés dans leurs camps de fortune le long de la vallée du fleuve Sénégal.

 

Sans assistance du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (Hcr) depuis décembre 1995, et livrés à eux mêmes, leur onzième hivernage au Sénégal est comme les autres, un véritable calvaire. La lutte contre la précarité des conditions d'existence et le paludisme est loin d'être gagnée par ces personnes déplacées.

 

Dans ce poste de santé situé au centre du camp des déportés de Ndioum, surnommé " Base ", un enfant de 11 ans est couché à même le sol dans la cour envahie très tôt le matin par des patients. Malade, il tremble de tout son corps. Sa mère, le visage gonflé, les yeux au fond des orbites, la mine triste, cherche vainement à le maintenir assis. Impossible. Le paludisme l'a vaincu. Soudain, il se lève et comme étranglé, se dirige vers un coin pour vomir. Les yeux grands ouverts on aurait cru que son estomac allait sortir par sa bouche. Mais seul un liquide jaunâtre est rejeté par l'enfant. Tourmentée, sa mère lui donne de l'eau pour se rincer la bouche.

 

Dans la cour une trentaine de personnes attendent. Venant du camp de Ndioum pour certains et des campements environnant situés sur le chemin du Ferlo, par le biais des calèches, pour les autres, les malades n'ont pas tous la possibilité de s'acheter des médicaments.
Hamidou Diouldé Bâ, âgé de 42 ans, un ancien riche éleveur à Boyngel Thilé (prés de Boghé en Mauritanie) avant les déportations, témoigne : " Des fois, nous tombons malades et nous n'avons même pas les moyens de nous soigner et de nous acheter des médicaments. En cette période hivernale, nos enfants tombent souvent malades du fait des moustiques. La situation est devenue plus précaire en 1995 quand le Hcr a suspendu son aide. Depuis, nous nous livrons à des travaux qui couvrent à peine les repas. "

 

Abondant dans le même sens, l'infirmier et responsable du poste de santé, Amadou Tidjane Diallo surnommé par les réfugiés "Doktor Diallo", déporté lui même, ancien agent à l'hôpital Koweïtien de Tikjikja où il exerçait confie : " dès fois nous consultons des malades qui n'ont pas du tout les moyens de s'acheter des médicaments pour se soigner. Surtout en cette période hivernale où nous consultons jusqu'à plus de 50 malades par jour. La plupart des malades souffrent de paludisme du fait de l'abondance des moustiques dans ce Fouta en période hivernale. Une fois la nuit tombée nous ne dormons plus. Les moustiques et autres insectes nous envahissent ".


A Bokidiawé, dans le département de Matam, dans un camp situé derrière le marché du village le scénario est le même. Des moustiques qui attendent la

 

tombée de la nuit pour se ruer sur hommes et bêtes provoquant ainsi le paludisme chez certains. Le jour c'est la faim qui fait sa loi. Sans ressources certains ne sont pas sûrs de manger à leur faim. Ils ne sont pas sûr d'assurer le repas à leur famille. C'est le cas de D. S qui se confie : " hier je n'avais pas de quoi nourrir ma famille. J'ai passé toute la journée à chercher de l'argent impossible. J'ai proposé mes services à un propriétaire terrien, mais il n'avait pas de travail pour moi et sans un sou j'ai regagné chez moi. "


Dans ce camp appelé "Bokidiawé1" l'une des difficultés rencontrées par les déportés est l'accès à l'eau. Le robinet situé à 250 mètres du site n'offre qu'un faible débit. Une des femmes se lamente : " Pour remplir un seau il faut beaucoup de temps. S'il y a beaucoup de femmes pour puiser de l'eau au robinet, les dernières à venir peuvent rester toute la journée sans avoir une goutte. "


Dans ces camps, on se souvient encore du malheureux événement de 1989 comme si c'était hier.


Les femmes et les plus âgés, passent leurs journées à se remémorer le film de leur déportation. Comme Sidiki Ciré Bâ, âgé de 77 ans, précédemment chef de village en Mauritanie et aujourd'hui chef de site de Bokidiawé 1, déroule le film de sa déportation :


" le 9 Mai 1989, des véhicules militaires sont entrés dans notre village. A leurs bords, le commandant de la Brigade de gendarmerie, accompagné d'un Capitaine Militaire à la tête d'une armée. Dés leur descente, le Commandant donna l'ordre d'encercler notre village, ordonna aux militaires de se mettre 3 par maison. Le Commandant, en ma qualité de chef de village me demanda de faire venir tous les villageois. Regroupés au centre du village on nous informa que nous sommes des Sénégalais et que nous devons être déportés au Sénégal. "


Comme s'il allait pleurer, le chef du site, borgne, s'arrête un moment avant d'ajouter : " ainsi nous fûmes déshabillés et fouillés avant d'être embarqués manu-militari dans des véhicules qui nous transportèrent à Kaëdi où nous fûmes déportés avec sous des injures au Sénégal. ".
En attendant leur retour en Mauritanie, les déportés luttent pour leur survie.

 

Abdarrahmane WONE

Envoyé spécial du Sud Quotidien (Senegal)

 

 

28eme anniversaire des déportations de Noirs mauritaniens: Témoignages.

 

 

"Je n´oublierai jamais l´image de cette femme,  Bolo Peinda Nioubal originaire du village de Patoucone(Gorgol) réfugiée au camp de Bokki Diawé. Elle racontait les conditions de leur déportation et elle était inconsolable et pleurait toujours ses deux enfants de 10 et 12 ans égorgés sauvagement par l´armée mauritanienne avant leur déportation.

 

 

 

Déportés de leur pays, depuis 1989, les 14 000 réfugiés Mauritaniens recasés à Dagana, racontent leurs 22 ans de calvaire.

 

 

 

Au faubourg de la commune de Richard-Toll, à quelques encablures des réserves de la compagnie sucrière sénégalaise (CSS), les sept (7) sites de recasement des réfugiés Mauritaniens, se conjuguent avec les événements de 1989. Ces sites, qui sont au nombre de 23, répartis dans tout le département de Dagana, regorgent plus de 14 000 déportés qui, généralement de race noire, vivent dans des conditions difficiles. Des leaders de mouvements et acteurs de la société civile du pays d’Abdel Aziz, qui de plus en plus, s’intéressent à leur cas, n’ont pas manqué de s’attaquer à leur régime politique jugé « raciste ». Dépourvus de tous  leurs biens, pour vivre « l’enfer » ici, ces réfugiés, estiment vouloir rentrer chez eux, mais émettent des réserves. Sur les sites de Thiabakh, des huttes bien faites, quelques cases éparpillées en pleine forêt, des tas de bois morts par-ci, des marmites au-dessus du feu par-là et deux à trois ânes attachés sous des arbres, font le décor. L’ambiance « morose » elle, est assurée par ces quelques enfants qui, sans habits ni chaussures, jouent, des ovins qui, de retour du pâturage, crient en courant, des coqs qui chantent, et parfois des chiens qui aboient en apercevant des Etres inconnus.

De loin, rien n’indique que ce sont des Mauritaniens qui y vivent. La culture « Peulh » et la couleur de leur peau, cachent les maux dont souffrent ces nombreux réfugiés Mauritaniens. Sans détour, ils se confient à nous et lâchent tout.

 

Des conditions de vie difficiles

 

De Dagana à Richard-Toll, en passant par les sites de Thiabakh1, Thiabakh 2, à Thiabakh 7, partout où nous sommes passés, des témoignages concordants en disent long sur les nombreux problèmes rencontrés par les Mauritaniens.

 

Berger d’une soixantaine d’années, Aliou Boubacar Ba, résidant à Thiabakh 5 depuis 1989 s’est confié à nous. Au bout de ses lèvres, il vient sur les conditions dans lesquelles sa famille et lui ont été chassés de leur pays natal, il y a de cela 22 ans. « Le conflit est déclenché en 1989, à Diawara, un village situé près de Bakel entre les Peulhs noirs et les maures. Et lorsque le conflit qui opposait les deux pays, était devenu rude,  les autorités ont procédé à la déportation des noirs, généralement des Peulhs, au Mali et au Sénégal. A bord de camions, tous les membres de ma famille et moi avons été déportés jusqu’ici. »

 

Pour sa part, Sokhna Faty Seck Dia, une dame à l’âge mûr, raconte le quotidien des réfugiés vivant à Thiabakh 3. « Chaque matin, nous nous démerdons pour vivre et nourrir nos enfants. Malgré qu’il y a la paix, mais nous vivons le calvaire ici. Grâce au soutien des bonnes volontés, on a pu survire jusqu’à présent.» Poursuivant ses propos, cette dame ajoute : « nos enfants les vieillards et les enfants les plus vulnérables, meurent à cause d’un manque de moyens. Et nous sommes exposés au danger, car nous n’avons là où nous mettre, quand il pleut.»

« Nous manquons de tout. Ici, il y a des familles qui font 7 à 8 par case. Et pourtant, nous avons laissé en Mauritanie, des maisons bien construites » regrette Coumba Seydi Dia.

 

Rappelons que dans ces camps de réfugiés, la principale activité qui préoccupe les Mauritaniens, reste l’élevage. Toutefois, il n’y a pas d’eau potable, ni électricité et les 14 000 personnes qui y vivent, sont exposées à une insécurité totale.

 

Pour s’approvisionner en eau potable, ils sont obligés de parcourir 3 à 6 kilomètres pour rallier Richard-Toll. Et pour voler au secours de cette partie de la population mauritanienne, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (UNCHR), avait, dans son programme d’intégration locale des réfugiés, financé en avril 2011.

 

Mais également, les quelques rares enfants qui sont inscrits à l’école publique sénégalaise, défient une distance de six kilomètres par jour.

L’autre problème rencontré par ces Mauritaniens, et non des moindres, reste le manque de terres, pour s’adonner aux activités agricoles. « Nous savons que le Walo est une zone de culture, mais, nous n’avons pas de terre pour nous consacrer à l’agriculture. »

 

Ces réfugiés appellent le Président de la République Islamique de la Mauritanie, Mouhamed Ould Abdel Aziz et son homologue Sénégalais, à trouver un accord pour qu’ils puissent regagner leur vie d’avant conflit de 1989. A défaut, ils lancent un appel solennel au Président Macky Sall, à les soutenir pour avoir des habitations confortables pour vivre avec leurs familles.

 

« Nous sommes victimes de racisme »

 

D’après les membres du mouvement « Touche pas à ma nationalité », la déportation et la difficile réintégration des 24 mille réfugiés, s’expliquent par un enjeu ethnique, racial et démographique. En les croire, le régime Mauritanien a toujours eu une dent vis-à-vis des peulhs de race noire. « C’est ce qui avait poussé l’Etat Mauritanien à déporter plus de cent vingt mille personnes. Et aujourd’hui, il y a des citoyens qui sont revenus dans leur pays, et qui ont présenté toutes les pièces, mais qui ont été rejetés sans aucun motif. Alors que l’Etat mauritanien est en train d’encourager, le recensement des Touaregs, des Sahraouis, voire des Syriens. » Selon eux, il fallait diminuer le poids démographique des Noirs Mauritaniens d’où leur déportation vers l’autre côté du fleuve.

 

En Mauritanie, la réintégration des Noirs revenus reste très difficile. Dans ce contexte, Abdou Birane Wane appelle ses concitoyens à rompre le silence. « Il est temps que tout le monde agisse, la société civile, les partis politiques et les bonnes volontés pour venir en aide à ces frères Mauritaniens qui ont trop souffert depuis 1989. »

Venu de la capitale mauritanienne, Abdou Birane Wane, leader du mouvement « Touche pas à ma nationalité »,  «Nous sommes venus apporter notre soutien à nos frères Mauritaniens noirs déportés depuis 1989.

 

Pointant du doigt le régime mauritanien, M. Wane estime que « les autorités mauritaniennes prétendent avoir réglé tous les problèmes des négro-mauritaniens retournés en Mauritanie. » Pour lui, sur les 24 mille reportés, six mille seulement ont pu être enrôlés pour retrouver leurs pièces d’état-civil attestant leur nationalité mauritanienne. A l’en croire, il y a aujourd’hui plus de 14 mille qui sont au Sénégal

Le retour envisageable à une condition…

 

Vivant sur le territoire sénégalais depuis 1989, la presque totalités des Mauritaniens recasés dans les 7 sites de Richard-Toll, sont unanimes. Pour la plupart d’entre eux, rentrer chez-eux en Mauritanie, c’est le rêve le plus noble. Selon bon nombre de réfugiés, étant déportés de force au Sénégal, ils ont tout laissé au Pays d’Abdel Aziz : biens mobiliers, habitations, magasins de commerce, troupeaux, et même des parents, pour venir ici dans de conditions déplorables.

 

A la question « êtes-vous prêts à retourner en Mauritanie ? », la réponse reste la même : « Oui, si nous trouvons la paix. » Donc pour ces Mauritaniens « Sénégalisés », retourner dans leur pays d’origine, c’est le rêve le plus absolu. Mais, précisent-ils, il faut que la paix leur soit d’abord garantie. « Nous voulons retourner chez nous, regagner notre travail. Mais, nous ne voulons pas être victimes de racisme. Ici, les conditions de vie sont certes difficiles, mais, il y a quand même la paix » s’exclame, Mamadou Seydi.

 

« Nous sommes nés en Mauritanie, et nous sommes conscients que la vie est moins chère là-bas. Mais, nous préférons avoir la paix. Si on devait rentrer, il faudrait d’abord qu’on règle tous ces problèmes racistes. Sinon, on préfère mourir ici, plutôt que d’être humiliés sur notre propre territoire » a lâché, Sokhna Faty Seck Dia.

 

L’Etat Mauritanien au banc des accusés En Mauritanie, la question des droits humains intéresse de plus en plus les acteurs de la société civile. Selon beaucoup de Mauritaniens, les pratiques esclavagistes persistent dans ce pays. Et les déportés continuent de demander plus de considérations.

 

Venus rendre visite à leurs concitoyens Mauritaniens, les membres du mouvement « Touche pas à ma nationalité », ont annoncé qu’une plainte a été déposée sur le bureau des nations unies pour disent-ils, « fustiger l’attitude des autorités étatiques mauritaniennes. » Abda Wane, qui se dit lui avoir été victime de déportation en 1989 avec sa famille, « on a introduit une plainte contre le régime mauritanien pour déportation, violation des droits humains et tuerie.

 

La plainte est en cours, et nous avons poursuivi les procédures et nous attendons la suite à cela. »

Reconnaissant la surexploitation d’une majorité noire par une minorité arabo-berbère, M. Wane et compagnie, affichent leur désolation : « Au XXI siècle, en Mauritanie, il y a des personnes qui sont propriétaires d’autres personnes. » Pour M. Wane, quand le Président part visiter la maison de l’esclavage, alors qu’il y a toujours des pratiques esclavagistes chez lui, cela relève d’une pure farce.

 

Pour combattre « l’oppression qui perdure dans son pays », le journaliste déclare que « c’est frustrant d’être né dans un pays et d’avoir ses parents là-bas, et qu’on vous refuse votre nationalité. Un bon jour, on vous déporte de votre patrie historique. »

 

A ce titre, des organisations anti-esclavagistes, n’ont pas manqué de dénoncer l’esclavage qui est encore pratiqué en Mauritanie. D’après le Global Slavery Index 2013, la Mauritanie compte le plus gros taux d’esclavage par habitant. Selon une étude menée par le Walk Free Foundation, une organisation anti-esclavage, environ 151.000 personnes, soit presque 4% de la population, sont victimes de ces pratiques esclavagistes dans le pays d’Abdel Aziz. Et récemment, selon un observateur de la faction des droits de l’homme des Nations Unies, cette organisation a demandé le régime mauritanien à « supprimer l’esclavage en cours. »

 

 

 

Note de lecture de Mohamadou Saidou TOURE (Thierno) :   Paris, 02 novembre 2008.  

 

Auteur : Harouna LY (dit Rachid)   Titre : 1989, Gendarme en Mauritanie.   Editions Cultures croisées,  2007, 148 pages.  

 

 

Les récits de vie qui retracent les calvaires de Mauritaniens en butte à la Terreur de l’Etat  sous le règne du despote Ould Taya ne sont guère légion ; mais quelques livres de témoignages, assez bien connus désormais,  restent emblématiques  de la trajectoire chaotique du jeune Etat mauritanien, qui, entre montée de nationalismes et dérives ethnicistes, a failli dangereusement à sa mission régalienne, en s’étant livré à des purges ethniques sur ses propres « citoyens » : J’étais à Oualata. Le racisme d’Etat en Mauritanie de Alassane Harouna BOYE et L’enfer d’Inal. Mauritanie, l’horreur des camps de Mahamadou SY sont devenus, en effet, des classiques pour quiconque veut s’informer sur les « années de braise » du règne de Ould Taya.  


Il restait, tout de même, une lacune : l’année 1989, celle du limogeage de la fonction publique et de la déportation de milliers de « Négro-mauritaniens » au Sénégal et au Mali. La lacune est désormais comblée par le livre de Harouna Ly: 1989, Gendarme en Mauritanie.  


Le récit de vie de Harouna Ly commence en 1981, huit ans avant les douloureux évènements qui ont opposé la Mauritanie au Sénégal et l’Etat mauritanien à ses citoyens « négro-mauritaniens », assimilés à des Sénégalais. Harouna Ly (dit Rachid) n’est encore qu’un jeune élève insouciant qui passe son baccalauréat. Comme beaucoup de jeunes gens de Nouakchott, il n’a qu’une idole : Bob Marley, la star jamaïcaine du  reggae, qui, en ce début des années quatre-vingt, fascine et envoûte la jeunesse du monde entier, surtout celle du Tiers monde, en quête d’une icône en symbiose avec ses rêves et ses utopies juvéniles. Entre les accents révolutionnaires de la musique jamaïcaine et les films de Western que les « salles obscures » nouakchottoises proposaient aux jeunes gens (cinémas El Mouna, El Feth, Le Jouad etc.), il y avait peu de place à la nonchalance.  


Le jeune impulsif  Rachid, qui vient de quitter le lycée après avoir lancé un courtois «vous êtes un colonialiste attardé ! » à son examinateur, est un petit baroudeur, provocateur à l’envie, qu’il faut urgemment encadrer par l’exercice d’un métier qui l’astreigne à un minimum de discipline. Cela se révèle désastreux pour le matériel du Centre de formation professionnelle de la SONELEC (Société nationale d’électricité), qu’il emploie son énergie à détruire joyeusement.  


  L’oncle de Rachid, plus que jamais préoccupé par le devenir de son neveu, a une idée astucieuse : engager son neveu à prendre l’uniforme pour réfréner les ardeurs belliqueuses du jeune frondeur. De tous les corps, le jeune bagarreur ne connaissait que la police, avec laquelle il n’avait pas beaucoup d’atomes crochus ; et pour cause !  
« si par mégarde votre poing heurtait le menton du voisin », les policiers ont la fâcheuse habitude de « vous mettre au violon » (page 35)    

                            
L’oncle de Rachid jette son dévolu sur la gendarmerie, corps d’élite de l’armée, qui saura contenir, dans les limites de l’ordre et de la discipline, les élans effrénés du tempérament du jeune « cow-boy ».  
Quoique voyou, le petit garnement est brillant. Il est admis, au pied levé, au concours d’entrée à l’ECOGEND (école de gendarmerie, basée à Rosso), classé troisième sur la liste des candidats reçus.  
Chicaneur et chipoteur pour un rien, le petit indocile ne sait pas encore que les ordres sont les ordres. Il part du mauvais pied et est vigoureusement rabroué par ses supérieurs, qui lui représentent objectivement les plates-bandes sur lesquelles il ne faut pas marcher….sous peine de perdre sa peau :  


« Le Lt Sall Yérino Daouda me fit ramper en pleine canicule entre les salles de classe et le poste de police sur un goudron surchauffé. Ma peau se détachait par lambeaux et n’eût été l’intervention de l’Adjudant-chef Dieng Mamadou Abdoulaye, j’aurais perdu l’essentiel de ma chair. »  


Il a désormais le salut impeccable et le garde-à-vous spontané et déférent ; d’autant qu’il a fini par apprendre, à ses dépens, que dans l’armée la discipline est de fer et que l’on sait, avec beaucoup d’humour, mettre définitivement de l’eau dans les bouffonneries des petits  plaisantins qui ignorent encore la discipline militaire. Il marche, maintenant, d’un bon pied, droit dans ses souliers :  


« Un matin, alors que tous les élèves étaient en rassemblement dans la cour, je restais bien au chaud dans mon lit (…) je criai devant tout le monde que ce lieu n’était pas une école mais un camp nazi ;  que ces sadiques gradés voulaient notre peau ; qu’on nous faisait bouffer une nourriture indigne d’un chien éthiopien (…) j’aurais continué mon violent réquisitoire si le Lt. Dia n’y avait mis un vigoureux holà. Pendant une journée, je fus soumis aux sévices les plus sévères : om me fit ramper avec un sac de sable sur le dos et un fusil Mauser dans la saignée des bras ; on me trempa dans la piscine et enfin on me fit chanter (le comble ! chez moi on ne chante que les louanges d’Allah et de son prophète). Bououh ! Je sortis de cette mésaventure carrément cabossé, mais avec la ferme décision de la boucler une fois pour toutes… »   (pages  46-47)  


Passée la période de redressement, Rachid se révèle un bon élément : classé également 3ème à l’examen de sortie, il choisit la « Brigade mixte » et est muté à Nouakchott. Rachid ne ménage pas le gendarme qu’il est devenu et livre au lecteur des confidences sur le « corps d’élite » de l’Armée, dont les méthodes pour recueillir les aveux n’étaient ni des plus douces, ni des plus délicates :   


« Ismael Ould Baby dit le Fakir, originaire de Boutilimit et petit-fils du grand marabout Yacoub O/ Cheikh Sidiya (…) était contre les enquêtes brutales et passait le plus clair de son temps à saquer les apprentis-tortionna ires que nous étions devenus. Il est vrai qu’à l’époque, à l’insu du GMC, nous étions souvent prompts à user de la gifle et de la gégène électrique que nous branchions sans beaucoup de remords sur les parties nobles de la clientèle ». page 57.  


En ce milieu des années quatre-vingt, la situation politique était délétère à Nouakchott. Lorsque Rachid Ly, qui « avoue franchement n’avoir jamais nourri de penchant marqué pour la politique» (page 60),  est muté, en mai 1987, à Akjoujt, il est bien heureux de s’éloigner de la capitale. C’est à Akjoujt pourtant, où il se coulait des jours bien tranquilles depuis 1987, qu’il fut convoqué en mai 1989 par son commandant de brigade, qui l’informa  qu’il était « convoqué » à Nouakchott, à « l’ Etat Major ».  


En quittant Akjoujt, Rachid Ly ne se fait guère d’illusions. Il constate que l’Etat mauritanien est en train de souffler sur les braises ethniques  et de trier sur le volet tous ceux qui n’appartiennent pas à la bonne ethnie :  


« De jour en jour les convoqués se multipliaient et les brigades se vidaient petit-à-petit de leurs éléments négro-mauritaniens. » (page : 127)  


Arrivé à l’Etat Major, il est accueilli, en même temps que son ami Wade Abdoulaye, par des collègues pressés de leur trouver une nationalité étrangère :  


« Au B1, je trouvais une espèce de comité d’accueil composé d’un gendarme debout à l’entrée de la porte, du Capitaine Ahmed Ould M’Bareck (futur colonel), commandant les effectifs et du Lieutenant Hamama (…) J’en étais là de mes pensées quand le Capitaine Ahmed M’Bareck m’apostropha :   - « Quel sont tes nom, prénoms, date et lieu de naissance ? »   (…)   - « Les réponses à vos questions se trouvent dans le carnet que vous avez devant vous ! Répondis-je.   - Bien. Acquiesça-t-il. On vous soupçonne d’être Sénégalais.

 

Avez-vous une réponse à ça ?   - Non !   - Donc vous êtes Sénégalais…   - C’est vous qui le dites ! Mais il reste à le prouver… »   (…)   - « C’est de vous qu’il s’agit…Répondez clairement !   - Je suis né à Wouro-Dialaw, un patelin situé à 3 km à l’Est de Bababé. Mon père, son père et le père de son père y sont nés et enterrés. Mon capitaine, je m’étonne que la gendarmerie me soupçonne d’être Sénégalais (…)   - Votre fils Mohamed et votre épouse sont nés au Sénégal…   - (…) De toute façon, le fait que mon fils et sa mère soient nés au Sénégal ne fait pas d’eux des Sénégalais. On peut voir le jour au Laos et être de nationalité chilienne (…)   - Vous reconnaissez donc avoir des attaches au Sénégal ?   - Si vous prenez pour des « attaches » le fait que ma femme et mon gosse aient vu le jour dans ce pays et que mon oncle y travaille, eh bien, j’y ai des attaches. Si c’est à cause de ces « attaches » que l’on déporte, arrête et révoque le personnel du Corps, laissez-moi vous dire qu’il n’existe pas un Mauritanien sans « attaches » au Sénégal, au Congo, en Gambie ou ailleurs… »    Dépité, le capitaine posa deux ou trois questions, sans conviction, et me demanda d’attendre dehors.  

 

Quand, quelques minutes plus tard, j’entendis le Capitaine M’bareck demander à Wade Abdoulaye de décliner son identité, je me dis que ces gens n’étaient pas sérieux. Wade et le capitaine Ahmed M’Bareck sont tous les deux ressortissants de Keur-Macène et ils se connaissaient suffisamment pour que le capitaine passe sur certains détails de l’interrogatoire. D’ailleurs, excédé, Wade le lui rappela bruyamment :   - « Je suis d’où ? Vous le savez autant que moi. Dites plutôt ce qu’on me reproche et qu’on en finisse ! »   (…)   - « Vous êtes mis à la disposition de l’EHR [Escadron Hors Rang] ! avait dit le Capitaine Ahmed M’Bareck à l’issue de « l’enquête ».   Pages 130-131-132- 133.  


Après l’entretien, ils sont « mis à la disposition » du maréchal-des- logis Ould Diyé et sont conduits au GEMO (Groupement d’Escadrons et de Maintien d’Ordre), dans des « cellules puantes de deux mètres sur deux, » où s’entassent les gendarmes « négro-mauritaniens » arrêtés pour délit d’appartenance ethnique. Rachid sait qu’il est l’otage d’un drame qui fait peu de cas de sa responsabilité individuelle et que les démons ethnicistes (que l’intérêt supérieur de la Mauritanie eût pu exorciser, si ses dirigeants avaient une conception noble du vivre ensemble) ont besoin de boucs émissaires :  


«Côte à côte, nous prîmes le chemin conduisant au GEMO où des prisons de 2x2 m nous attendaient ; des cellules dans lesquelles, devant le nombre croissant des convoqués, on fourrait jusqu’à une douzaine de personnes ensemble(…) Allah est grand ! Lui qui entend tout et voit tout sait que je n’ai commis aucun crime ; je n’ai rien à me reprocher et si au nom d’une conjecture qui ne dit pas son nom quelques tarés voulaient me faire payer je ne sais quelle faute, Dieu les jugera bien un jour. Quelle vie ! Tu te réveilles à l’heure, tu montes à l’heure, tu descends à l’heure, tu gagnes honorablement ta vie, tu ne fais tort à personne, tu te décarcasses jour et nuit pour remplir ta mission et celle des autres…au bout tu gagnes quoi ? Une place rétrécie dans une cellule puante ». pages 133-134.  


Rachid échappe au sort de beaucoup de gendarmes « négro-mauritaniens » qui se voient arbitrairement incarcérer dans de cellules exiguës et répugnantes, avant leur révocation et déportation. Sur le point d’être parqué « à l’hôtel quatre étoiles du GEMO », il croise heureusement Moctar Ould Eléyouta, chef du service général de l’EHR (Escadron Hors Rang), outré d’assister indifféremment aux mauvais traitements infligés gratuitement à une connaissance de longue date. Rachid ne fera pas partie du lot peu enviable des pensionnaires du GEMO : il sera gardé « au poste de police » (page 135), dans des conditions relativement décentes.    

   
Huit jours après la première audition, la gendarmerie a eu le temps de fabriquer de nouveaux chefs d’accusation contre Rachid LY : au crime de « sénégalité » s’ajoutent désormais d’autres crimes de lèse-majesté : délit de parenté (d’ailleurs fictive) avec «l’ex-commissaire Ly Mamadou », alors en prison à Oualata, pour son appartenance supposée aux FLAM (Forces de Libération africaines de Mauritanie) et être membre lui-même du mouvement clandestin. Il est conduit sous haute escorte auprès du lieutenant Sultane, chargé d’instruire son dossier :    « Le huitième jour de ma détention, vers 10 heures, quatre gendarmes armés jusqu’aux dents se présentèrent au poste de police :   - « Nous cherchons le gendarme Ly !   - Pour aller où ? leur demandai-je.   - C’est pas votre problème. Allez, passez devant !   - Non ! Je ne bougerai pas d’un poil avant de savoir là où je mets les pattes !   - Vous êtes convoqué par le lieutenant Sultane !  

 

- Allez lui dire que je n’ai nul besoin d’être escorté par un carré d’affreux pour répondre à sa convocation. Comme si j’étais un criminel, comme si j’avais tué, pendu, enterré vivant ou gazé quelqu’un. Dites-lui que je suis venu d’Akjoujt à Nouakchott seul et sans escorte ; que si je voulais m’échapper ou fuir, je ne me serais pas présenté à l’Etat-Major où je savais que je ne serais nullement accueilli avec des fleurs….    L’adjudant Moctar intervint :   - «Ne fais pas le con, hé ! Il faut aller avec eux. Tu as peur qu’ils te trouent la peau en cours de route ou quoi ?   - Bof ! Allons-y !   - Mettez-vous en tenue correcte, vous allez comparaître devant un officier.   - Non ! Si la gendarmerie était la gendarmerie telle qu’elle est connue, je ne serais pas là avec une aussi triste compagnie que la vôtre. Je vais comparaître comme ça, en tenue débraillée car je sens que bientôt, je n’aurais plus besoin de ces oripeaux-là. »   (…)  


Sultane me pria de m’asseoir, ouvrit un énorme dossier déposé devant lui et me dit, sans préambule :   - « On vous soupçonne d’être sénégalais…Quelle… ?   - Le B1 m’a déjà posé cette question ; ça devient une idée fixe !   - Répondez !   - Qu’est-ce que vous voulez que je vous réponde ? (…)   - Selon nos informations, vous avez des parents au Sénégal…votre femme…   -… et mon fils sont nés là-bas ! (…) j’en ai aussi en France, au Gabon, en Côte d’ivoire et en Italie. Est-ce à dire que j’ai ces nationalités- là ?   - Bon. Connaissez-vous les FLAM ?   -Votre question n’est pas claire !   - Est-­ce que vous connaissez les FLAM ?   - J’en ai entendu parler.   - Connaissez-vous quelqu’un de ce mouvement ?   - Je sais que des individus qu’on dit appartenir à ce mouvement avaient été arrêtés en septembre 1986, jugés, condamnés et incarcérés dans des prisons de l’intérieur du pays.   - Avez-vous un lien de parenté avec au moins l’un de ces individus ?   - Non !   - Et l’ex-commissaire Ly Mamadou, ancien membre du Comité Militaire de Redressement National ?   - Je ne sais même pas de quel patelin il est.   - Et pourtant tous les Ly sont de la même famille…   - Il y a des « Ly » au Mali, suis-je censé les connaître tous ?   - Lors de l’arrestation de ces «  individus » (comme tu dis), beaucoup de gens ont constaté votre changement d’humeur ;  vous étiez devenu mécontent et méconnaissable…   - Confrontez-moi avec ces « beaucoup de gens » !   - De sources dignes de foi, vous êtes membres des FLAM et vous teniez des réunions à Akjoujt…

 

  - Ecoutez, mon lieutenant ! Je ne répondrais plus à aucune de vos questions     (…)   Le lieutenant sonna son planton et lui intima l’ordre de me ramener au poste de police.   J’étais furieux. Sénégalais, Membre des FLAM et quoi encore ? Demain, ils finiraient bien par m’accuser d’avoir attenté aux intérêts supérieurs de la nation. Ah ! La politique, je m’en étais toujours fichu comme de mon premier béret. »   (pages  143-147)  


Le 4 juin 1989, Rachid Ly est convoqué une nouvelle fois auprès du lieutenant Sultane, dont l’expression du visage indiquait que l’instruction de son dossier était bouclée: toutes les charges qui étaient retenues contre lui sont abandonnées. L’officier lui signifia que « 60 jours d’arrêts de rigueur » lui étaient infligés « pour mauvaise manière de  servir »  


Deux jours plus tard, Rachid Ly est convoqué au service général de l’EHR, où on lui notifie, sans autre forme de procès, sa « radiation » de la gendarmerie qui, en cette triste année 1989, avait fait les bouchées doubles pour se débarrasser de tous ses éléments non maures :  


« Le 6 juin, je fus encore convoqué mais cette fois par le Service général de l’EHR. J’y allai sans escorte, ce qui me fit comprendre que le dénouement était arrivé. Je n’avais fini de mettre les deux pieds dans le bureau du Chef de Service (…)que ce dernier poussa devant moi ma décision de révocation de la Gendarmerie Nationale. Il s’agissait plutôt d’un message court signé du Chef d’Etat-major (…) et spécifiant que le gendarme de 4ème Echelon Ly, matricule 2506, était radié du Corps pour mauvaise manière de servir (…) En sortant, je tombai sur un adjudant qui me fit une remontrance acerbe :   - « vous ne voyez pas que vous passez à côté d’un gradé ?!   - Excusez­-moi ! Depuis quelque temps, je ne vois même pas les étoiles du ciel à plus forte raison celles qui tiennent sur les épaules d’un humain. »  (pages 195-1956)  


Les évènements sanglants de 1989 restent plus que jamais gravés dans la mémoire de millions de Mauritaniens et de Sénégalais, victimes de l’aveuglement et de l’inconscience d’hommes politiques qui, en fouinant dans les bas-fonds de l’ethnicité et des identités grégaires, ont dangereusement ethnicisé l’Etat.  


  En Mauritanie, on sait ce que l’Etat fit de ses citoyens « négro-mauritaniens »: licenciements massifs des soi-disant  sénégalais, déportations, exactions dans le sud de la Mauritanie, dont les charniers n’ont pas encore livré tous leurs secrets etc.  
Les cris d’orfraie offensés des démocrates qui militaient pour une Mauritanie plurielle n’avaient pas réussi à infléchir la trajectoire de l’Etat mauritanien qui pataugeait gaiement et insouciamment  dans les eaux troubles de l’ethnicisme, de l’exaltation d’une identité mono-ethnique, dont les idéologues étaient tout yeux tout oreilles pour Saddam Hussein, l’ancien maître de Bagdad.  


Tout le mérite de Rachid est d’avoir écrit un livre de témoignage sur cette page sombre de l’histoire politique de la Mauritanie. Par devoir de mémoire et pour les générations futures. Pour que plus jamais, en Mauritanie, on ne définisse l’Humanité au taux de mélanine, à la coloration épidermique.   


 

Manifeste des enfants négro mauritaniens déportés au Sénégal.

 

 

Africa International s'honore d'être le seul organe inter-africain à publier intégralement le manifeste des enfants Négro-Mauritaniens pourtant largement diffusé auprès de ses confrères et espère que sa diffusion à travers le Monde noir provoquera le même sursaut fraternel en faveur des Noirs mauritaniens que celui qui anime la communauté noire en faveur des Noirs d'Afrique du sud

 

Aux enfants du monde entier, nous dédions ce manifeste, à travers lequel, nous tenons à expliquer notre situation dans notre pays, la Mauritanie.

 

Notre pays se trouve en Afrique de l'Ouest, limité au nord par le Sahara Occidental et l'Algérie, à l'Est par le Mali. Au sud par le Sénégal et le Mali et à l'Ouest par l'Océan Atlantique. D'une superficie de 1 080 000 km2,  sa population est de 1 800 000 habitants. Elle se compose de deux grandes races : les Négro-africains dont la zone traditionnelle se trouve au sud du pays. Tout au long du fleuve Sénégal et les Arabo-Berbères dont la zone traditionnelle est le nord du pays.

 

Pendant la colonisation française (1850-1960). Notre zone traditionnelle fut. En 1905, suite à un décret colonial rattaché au territoire civil de la Mauritanie créé par les colons à cette date. Avant 1904, le sud de la Mauritanie était annexé (en 1855) à la colonie du Sénégal qui était une colonie française depuis 1659. L'application de ce décret de 1904 en 1905, divisa notre zone traditionnelle de part et d'autre du fleuve Sénégal (avec ce fleuve comme centre de  gravité notre civilisation millénaire) en partie sénégalaise et en partie mauritanienne.

 

Cette division de notre peuple, l'occupation coloniale et toutes les exactions sur nos ancêtres, constituent à nos yeux une violation flagrante de nos droits historiques en tant que peuple, ayant une même histoire, un même passé et une même zone d'habitation : le Walo dans la pâme occidentale du fleuve, le Foula Toro dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal et le Guidimakha dans la partie orientale de ce fleuve. En 1946, la France créa le territoire d'Outre Mer de Mauritanie et l'intégra dans l'Afrique occidentale française. De 1905 à 1960, période d'occupation de la Mauritanie en tant que territoire créé par le colonisateur, nous fûmes engagés par ces colons dans une cohabitation inéluctable avec les Arabo-Berbères, conformément au principe du respect de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation que les Africains avaient mis en place dans la charte de l'O.U.A.

 

au lendemain des indépendances. Pendant toute la période qui va de 1905 à 1960, c'est-à-dire la création de la Mauritanie (1905) et son accession à l'indépendance (1960), le colonialisme français, bien qu'ayant pris la responsabilité de regrouper dans un seul pays, la Mauritanie, des populations arabo- berbères et négro-africains, ne s'est jamais soucié de maintenir la justice entre les Noirs et les Arabo-Berbères. Pour preuve, en Mauritanie, c'étaient les Nègres seulement qui payaient les impôts de capitation, c'est à dire  les impôts par tête de Nègres parce que considérés comme sujets français. Les Arabo-Berbères, eux, ne payaient aux colons que l'impôt appelé Zakat exigé par l'Islam qui est notre religion à tous. Comme les Arabo-Berbères, nos ancêtres payaient également la Zakat ou dîme. D'autres preuves de l'injustice coloniale, ce sont nos ancêtres qui étaient les seuls à payer les frais des guerres mondiales européennes. Les colons, avec leur supériorité militaire, exigeaient à nos ancêtres d'aller combattre sur les champs de bataille en Europe, batailles que nos ancêtres ne connaissaient pas.

 

Ils les réquisitionnaient par la force et les enrôlaient dans l'Armée française. En plus, en Mauritanie, seuls nos ancêtres étaient corvéables à merci, tout comme ils étaient les seuls à subir le mépris, les exactions de toutes sortes allant des assassinats (Abdoul Bocar Kane), aux pillages et réquisitions de biens, des punitions sans jugement, à la déportation.

 

 

Nous avons les preuves de tout ce que nous disons ici. Preuves que nous avons tirées des archives nationales du Sénégal et de la Mauritanie. Par exemple, nous avons calculé la somme que nos ancêtres ont payée pour les impôts de capitation de 1905 à 1959. Sur la base des données que nous avons tirées des archives nationales de la Mauritanie par l'intermédiaire de nos frères qui y sont restés et qui nous ont téléphonés. Cette somme fait en moyenne

5 400 000 F (Source : Archives nationales de la MauritanieE2/105 - Rapports politiques trimestriels 1921). Nous avons également toutes les références exactes de toutes les autres violations flagrantes des droits  de nos ancêtres par le colonialisme français et son alliance avec les Arabo-Berbéres contre notre peuple.           ;

 

A l'approche des indépendances, du fait de l'administration coloniale draconienne à l'égard de nos ancêtres du Sud, ils étaient les plus proches de cette administration coloniale. Par la  politique odieuse des cantons, nos ancêtres avaient une plus grande expérience de l'administration et étaient plus scolarisés que les Arabo-Berbères. Mais les colons français, par leur mépris du Noir, leur égoïsme. Et avidité de l'argent, ont choisi les Arabo-Berbères pour diriger le pays.

 

Nous savons que ce choix se justifiait par le racisme à l'égard des Noirs et par le désir des colons de rentabiliser les investissements qu'ils avaient débloqués pour l'exploitation du minerai de fer de Zouerate situé dans la zone traditionnelle des Arabo-Berbères. Ainsi. Vous voyez bien qu'après la première violation de nos droits fondamentaux (colonisation et division), la deuxième violation de nos droits fondamentaux (imposition de taxes exagérées et fondées sur la couleur), nous en arrivons à une troisième violation de nos droits fondamentaux par la carte de la prééminence des Arabo-Berbères sur les Négro-Mauritaniens que les colons ont jouée sur le dos nos ancêtres. Depuis que notre pays a accédé à l'indépendance, les Arabo-Berbères ayant le pouvoir ont d'abord commencé par détruire la prééminence des Nègres dans l'administration en engageant une politique d'extinction des cantons du Sud de la Mauritanie et une politique d'arabisation à outrance du pays.

 

En 1965. ils adoptèrent des dispositions de lois 65-025 et 65-026 rendant l'arabe obligatoire dans l'enseignement - En février 1966, à la suite de l'application de ces dispositions de lois, les élèves noirs décrétèrent une grève illimitée pour protester contre les inégalités que pouvait entraîner l'application de ces dispositions entre les deux ethnies : Négro-Africains et Arabo-Berbères. Cette grève illimitée déboucha sur une guerre civile raciale.

 

 

- En 1979, intervient encore une autre circulaire 02 du Ministre de l'Enseignement secondaire tendant à accroître davantage l'arabisation introduite depuis 1965, et les élèves noirs décrétèrent à nouveau une grève illimitée de refus contre la volonté des Arabo-Berbères d'assimiler les Noirs. La grève fut cassée par le régime en emprisonnant la majorité des élèves noirs grévistes et la circulaire fut appliquée.- C'est à la suite de toutes ces violations de nos droits à la spécificité depuis l'époque coloniale et depuis l'indépendance qu'en 1986 des intellectuels Noirs après des recherches sérieuse sur la marginalisation des Noirs au niveau économique, politique, culturel et au niveau de leur méprise dans les discours officiels ont publié un document “LE MANIFESTE DU NEGRO-MAURITANIEN  OPPRIME...”  où ils montrèrent la domination pratique, théorique et la volonté d'assujettir les Noirs avec des chiffres et statistiques. Ils analysèrent le discours officiel par rapport au droit à la spécificité de la culture nègre dans la nation mauritanienne.

 

Les terres aux abords du fleuve sont données aux Arabo-Berbèresre nègre dans la Nation mauritanienne.-

 

Les Beydanes au pouvoir, profitèrent de la publication de ce manifeste pour arrêter, assassiner nos pères, grands frères, oncles et parents. En 1987, ils accusèrent encore les Noirs d'avoir voulu faire un coup d’état alors qu'ils n'avaient aucune preuve de ces accusations, aucune trace, aucun document.

 

 Bilan : trois officiers furent exécutés, une cinquantaine d'officiers et de sous-officiers condamnés à des travaux forcés à perpétuité et à des peines variant entre 5,10 et 20 ans de réclusion aux travaux forcés. Parmi ces prisonniers de 1986 et ceux de 1987, on enregistre à peu prés tous les six mois, trois à quatre assassinats par tortures et violences physiques. Il est clair au vu de tout cela, que les Arabo-Berberes, avec lesquels les colons nous ont obligés de cohabiter n'aiment pas la justice, la liberté, l'égalité, la fraternité.

 

En avril - juillet 1989, le régime au pouvoir, à la suite des événements Sénégalo - mauritaniens, en a profité pour nous déporter au Sénégal afin de se débarrasser de nous pour pouvoir confisquer nos terres traditionnelles aux abords du fleuve Sénégal, pour les donner aux Arabo-Berbères. Cela, nous le comprenons parfaitement parce que les Barrages de Diama et de Manantali à l'amont et à l'aval du fleuve Sénégal, permettront au sud peuplé uniquement de Négro-Africains, de se relever économiquement, ce que les Arabes ne veulent pas, parce que la puissance économique entraîne également une puissance politique.

 

Voilà, pourquoi nous sommes déportés au Sénégal par notre Gouvernement. Certains d'entre nous sont ici sans leurs pères, et mères, certains des papas qui sont déportés ont laissé là-bas leurs fils. Certains ont leur père avec eux, sans la maman, certains ont la maman avec eux sans les frères et le père. Certains sont ici sans leur père et mère, tout comme des enfants sont restés à Nouakchott alors que leur père et mère sont avec nous.

 

Au total le nombre des déportés negro mauritaniens avoisine les 60 000 dont 20 % d'enfants.

 

Et, nous sommes tous venus sans vêtements, sans papiers d'état civil, sans chaussures, sans le sou. Le Gouvernement beydane a tout pris. Nous avons tenu à vous expliquer clairement notre situation parce que nous voulons, comme tous les enfants du monde entier, vivre libres, dignes heureux et respectés, quelle que soit notre couleur. Nous voulons comme tous les enfants du monde vivre à côté de Papa et Maman, dans la maison familiale et dans notre pays.

 

Nous estimons que nous avons droit à la liberté, à la dignité à l'égalité avec les enfants arabo-berberes. Nous avons, comme eux, droit à la chaleur familiale, à la sécurité, à la paix et au droit à la différence que nos parents ont toujours revendiqué. Nous sommes Musulmans, mais nous ne sommes pas Arabes. Nous sommes des Négro-Africains, fiers de l'être et nous continuerons le combat pour notre identité culturelle dans la Nation mauritanienne. Nous pensons que c'est l'idéal de chaque individu: La différence dans l'universalité. La spécificité dans le cosmopolitisme. Nous disons comme nos parents : Non à la domination politique. Economique et culturelle. Non à la ségrégation raciale. Pour un dialogue des peuples et des cultures. Pour un dépassement des archaïsmes de l'humanité. Pour une civilisation de l'Universel dans la paix, le respect mutuel, l'amour, la fraternité.

 

Nous pensons que vous serez nos messagers, dans le monde entier pour l'extinction 'Ses archaïsmes de l'humanité, les préjugés raciaux et culturels.

 

LES ENFANTS NEGRO-MAURÏTANIENS DEPORTES AU SENEGAL

 

AFRICA INTERNATIONAL N° 219

 SEPTEMBRE 1989 •

 

 

 

L'APARTHEID EST-IL MAURE ?

Ne  pouvant satisfaire les nombreuses demandes d'achat du numéro 206 {juin 1988} dont la cover était  consacrée à l'article «L'apartheid est-il maure » de Stephen Smith - ce numéro étant épuisé - nous publions les principaux passages  de ce reportage. Les lecteurs pourront ainsi juger s’ il s'agit d'un exemple de «colportage de rumeurs et de calomnies contre la Mauritanie», ainsi que vient de l'affirmer M. Mohamed Ould Hâv,  directeur des relations extérieures du Ministère de l'Information à Nouakchott.

 

Rien  ne semble davantage démentir l'idée d'une quelconque discrimination raciale en Mauritanie que les scènes de rue  qui s'offrent au regard de l'étranger, de passage dans la capitale Nouakchott. Noyé dans ce melting-pot de toutes tes graduations entre Noir et Blanc, on a fait vite d'oublier l'opposition, pourtant invoquée à tout bout de champ, entre Maures blancs ou Beydanes d'un côté et les Noirs, de l'autre. Si celle distinction fournit à la limite, des «idéal-types » chers à la sociologie weberienne, elle ne donne, en revanche pas de repères utiles pour la société réelle. D’autant que «la» société mauritanienne se complique à l'infini : du côté des Beydanes, par la  rivalité des tribus et le fossé qui sépare par exemple le Maure du fleuve,  héritiers de l'émirat du Trarza, du nomade des grandes tentes, fils du vent. Du côté des Noirs aussi, par l'éventail des « Négro africains » d’origine  Peul, Wolof ou soninké. Sans même parler des Haratines, les esclaves affranchis. Ces derniers sont arabophones tout comme leurs anciens maîtres auxquels d’un point de vue culturel, ils ressemblent à telle enseigne qu'on les nomme aussi  couramment  les «Maures noirs».


«Et si tu tombais amoureux d'une fille beydane, tu essayerais de vivre avec elle, malgré tout .». Las de chercher la société mauritanienne dans un miroir brisé, on en revient à des questions simples. «Jamais !».La réponse est tout aussi simple et ne fait l'ombre d'un doute pour une dizaine d'étudiants mauritaniens réunis, au hasard des contacts dans une chambre d'hôtel à Dakar. Pas forcement très politisés, ils sont tous « negro-africains» et décrivent exemples à l'appui, des formes insidieuses de discrimination raciale,  telle qu'elle affleure dans  la vie quotidienne : Les chauffeurs de taxis en maraude qui s'arrangent pour ne prendre des passagers que d'une seule communauté - la leur - ; les sorties d'école où la même ségrégation de fait s'établit tout aussi «naturellement» entre enfants beydanes et noirs qui au propre comme au figuré, serrent les rangs chacun de son côte.
Aux uns et aux autres, c'est évidemment le croque-mitaine «Noir» qui fait peur, tandis que le parler-vrai s'accompagne de l'exclamation : «Parole de Maure » - comme si les autres mentaient. Puis, les insultes, le mépris aux guichets et dans les files d'attente.


Enfin, selon ces étudiants noirs, les dés son pipés dans les divers concours de recrutement, dans la fonction publique, les entreprises privées et l'armée où la tête du client importe infiniment plus que son contenu. «Faux», s'insurge un dignitaire du régime, «le seul critère pour le recrutement, c'est la compétence des candidats, Ou voulez-vous qu'on distribue désormais les postes de responsabilité comme des prébendes sur la base de quotas raciaux ? ».


Certainement pas, même si, à autant de bonne conscience, on peut rappeler que le boycottage, en 1979 de la séance inaugurale du Conseil national constitutif par les 17 Nègro-africains désignés à siéger à côté de leurs 87 collègues maures, ne s'explique sans doute pas exclusivement par «l’ambition débridée» que l'on prêle si volontiers aux contestataires noirs. De même ; plus près de nous, on peut se demander pourquoi, en 1988, l'accès à la formation des officiers se fait à peu près dans des proportions égales entre Maures blancs et Négro-mauritaniens, alors que les années précédentes, les Beydanes représentaient 80 % des candidats. Chez les Noirs, la faculté pour le métier des armes se serait-elle révélée subitement, par mutation génétique ? ou n'est-ce pas parce que le Colonel Minnih, l'actuel chef de l’armée et ancien ministre des Affaires étrangères, est l'un des rares à joindre le geste la parole, «il existe un problème de cohabitation entre les communautés en Mauritanie. Le nier serait ridicule. Et il est également vrai que des injustices ont été commises dans le passé. Mais, tout cela est révolu ou en train  d’être surmonté, alors que les agitateurs des FLAM veulent mettre le pays à feu et à sang. Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 1984, Ould Taya a beaucoup fait pour l'unité nationale, mais il faut lui laisser le temps de redresser la situation. Avec la démocratie comme perspective, il y parviendra ». L'homme du sérail qui défend ainsi l’action du quatrième chef militaire que la Mauritanie a connu depuis le renversement du régime civil en 1979, plaide inlassablement pour le dialogue intercommunautaire.


Cependant, il doit reconnaître que «les vrais démocrates se trouvent plus que jamais entre le marteau et l'enclume». Ils risquent, à tout moment, d'être écrasés dans un nouvel affrontement «chauvins arabes»» et «nationalistes étroits du Flam ». Or, aujourd'hui comme hier, le plus grand danger pour la Mauritanie émane des milieux «chauvins»» au sein même du pouvoir.


Pour les extrémistes Baasistes et Nassériens, la moindre concession à la communauté noire constitue une « insulte à l'arabité » qu'il dut laver à tout prix. A force de persister dans l'erreur, elle risque d'être lavée au prix du sang.


« Existe-t-il oui ou non du racisme en Mauritanie ? » Personne n'échappe, à un moment ou un autre, à cette question. Or, comment ne pas y répondre par l'affirmative tant il est vrai que dans des situations-clé de la vie sociale en Mauritanie, la couleur de la peau fait pencher la balance….

Pour le meilleur ou pour le pire, la Mauritanie n'aura pas le temps de surmonter son passé par l'oubli. Dans les années à venir, la « ruée vers l'or vert» va décupler les tensions intercommunautaires. Apres l'achèvement des barrages, les terres désormais irrigables dans la vallée du fleuve Sénégal représentent un enjeu stratégique dans un pays d'ores et déjà recouvert à 85 % du paysage lunaire fait de schiste argileux et de sable blanc, comme neige. L'octroi des crédits agricoles et la distribution des périmètres aménagés reproduiront-ils «l'hégémonie beydane» sur les terres ancestrales historiques ?


Peut-on ignorer que dans la cosmogonie d'Afrique Noire, la terre représente autant une valeur spirituelle qu'économique ? La «mise en valeur» du fleuve Sénégal risque d'aboutir à un dramatique malentendu, dans la mesure où l'attribution des terres à «ceux qui ont les moyens de les exploiter» est certes. parfaitement légitime d'un point de vue économique, mais heurte de front les populations noires autochtones. Issus de cette terre, les «Négro-Mauritaniens » considèrent la vallée du fleuve Sénégal comme le berceau de leur civilisation, menacée par les Maures blancs. Des terrains dûment enregistrés au cadastre avant d'être vendus et délimités se voient ainsi débomés par des villageois en colère.*


Tous les éléments sont désormais réunis pour exacerber un discours racial qui oppose des «Négro-mauritaniens» aux «Maures blancs», des «autochtones» aux «allogènes». «L’espace vital » à la «terre natale»... dans un pays où se sont succédées les vagues d’envahisseurs et où se sont brassées les cultures depuis des siècles et des siècles. Boudée par l'histoire aussi, coloniale et mise à mal par la nature, la Mauritanie, pays complexe s'il en est, risque de se perdre, corps et âme, dans la simplification raciale.

 

Stephen SMITH      

 

AFRICA INTERNATIONAL N, 218 - JUILLET/AOUT 1989

 

 

 

Sénégal / Mauritanie :

« Sans patrie, sans papiers, sans travail»

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL,
SENNEN ANDRIAMIRADO

 

 

Combien sont-ils ? Au moins 130000, et leur nombre augmente tous les Jours. Sénégalais expulsés ou  Noirs mauritaniens déportés, ils ont trouvé refuge sur la rive gauche du fleuve. Leur dénuement est total.
Il a 18 ans. Il ne rêve plus que de tuer, pour se venger. A l’arrière de sa tête, un énorme sparadrap cache à peine une blessure ouverte. Ses lèvres sont encore tuméfiées, quinze jours après les coups de matraque des policiers mauritaniens. «Les premiers  jours, dit le jeune Sow, de la Croix-Rouge sénégalaise, nous étions obligés de le nourrir comme un enfant. Il ne pouvait avaler que de la bouillie. »
Mauritanien, le voici aujourd'hui en terre sénégalaise, sans patrie, sans papiers, sans village. Chassé de son propre pays pour le seul crime d'être Noir. Au village de Fanaye, la Croix-Rouge  a recensé, à la mi-juin 1989, quelque deux mille Mauritaniens «déportés». Ils viennent tous de l'autre rive, des villages de Kilel, Niakouar et Sandé.

 

Un vieillard montre sa carte d'identité nationale mauritanienne et raconte : «Des soldats haratines commandés par des Beydanes sont venus nous réveiller à 2 heures du matin. Ils ont rassemblé tous habitants à la Maison communautaire. Les bijoux des femmes et de jeunes filles ont été arrachés. On nous a demandé nos papiers pour vérification d'identité, puis ils les ont déchirés, j'ai pu sauver les miens parce que c'est mon épouse qui les avait sur elle.

 

Tous les hommes ont été déshabillés complètement A 4 heures du matin, on nous a embarqués dans des camions jusqu'à environ 70 km de notre village. Là, on nous a fait monter dans des pirogues, pour nous faire traverser le fleuve à un endroit où il n'y avait pas, de l'autre côté, de village sénégalais. Les jeunes ont voulu résister, ils ont été tabassés, comme celui que vous voyez là. »


De Saint-Louis à Bakel, le long de la rive gauche du fleuve Sénégal, ils sont des dizaines de milliers de Sénégalais rapatriés de Mauritanie, de Sénégalais, "déguerpis" (installés depuis des générations sur la rive droite et chassés par les troupes mauritaniennes) et de Négro-Mauritaniens «déportés» par leurs anciens compatriotes. Les statistiques publiées par les Sénégalais rendent mal compte de l'ampleur du phénomène. A la mi-juin, le Comité interministériel de crise, mis en place pour l'accueil de ces populations  déplacées,   dénombrait 43 743 adultes à réinsérer. Il faut multiplier ce chiffre par trois, au moins, pour avoir une évaluation approximative de cette masse, adultes et enfants confondus, qui a envahi, bon gré mal gré, la rive gauche du fleuve. Le Sénégal hérite littéralement, de plus de 130 000 personnes sans abris, sans emploi.


Mais le chiffre est déjà dépassé. Tous les soirs, des centaines de nouveaux arrivants, cette fois exclusivement des Négro-Mauritaniens « déportés », débarquent dans les villages sénégalais des départements de Dagana Podor, Matam ou Bakel. Certains ont franchi le fleuve en pirogue, d'autres à gué ou à la nage.


Mais l’hivernage a commencé et plus personne ne peut traverser à pied. Les premières pluies sont tombées sur Podor ce dimanche 11 juin. Les eaux ont immédiatement monté. Le village de Démet, face à la ville mauritanienne de Bogue, est redevenu un îlot, coupé du reste du Sénégal. Auparavant, les villageois (sénégalais) allaient s'approvisionner à Bogué. Désormais ni eux, ni encore moins les 4000 Négro-Mauritaniens auxquels ils ont donné refuge, ne peuvent espérer se rendre de l'autre côté.


La montée des eaux a incité les autorités sénégalaises à évacuer rapidement les déportés vers Ndioum, à 45 km de Démet, à proximité de la route nationale 2. L'approvisionnement sera ainsi facilité. Plus loin, vers l'est, dans le département de Matam, le village de Gourel Oumar Ly, face à Kaédi (une sous-préfecture mauritanienne) , est également redevenu une île. Isolé de tout, peuplé de va-nu-pieds mauritaniens condamnés désormais à ne compter que sur la compassion de leurs hôtes sénégalais.


Mais la compassion ne nourrit pas. «Avant, explique un villageois sénégalais de Kadione, je faisais cuire deux kilos de riz par jour pour toute ma famille. Maintenant, je nourris aussi une famille de Mauritaniens. Mais nous n'avons toujours que deux kilos de riz pour tout le monde.»


Comme toute administration, celle du Sénégal a mis du temps à s'adapter à cette situation de crise. Alors que presque tous les dirigeants de l'opposition avaient déjà fait leur tournée d'inspection le long du fleuve, il a fallu que le président Abdou Diouf se fâche, en Conseil des ministres le 6 juin, pour que son ministre du Développement social. N'Dioro N'Diaye, se décide à s'y rendre.


Tout le monde avait cru, à tort, en la voyant à la télévision ou dans la presse recevoir les dons, en argent, en vivres ou en matériel, qu'elle avait déjà rencontré les destinataires de ces dons.


Il  y a eu pagaille. Le conseiller technique français d'un ministre sénégalais regrette : « Une organisation non gouvernementale avait fait don de soixante-sept tentes pour abriter les réfugiés et les déportés. Seules, sept d’entre elles sont parvenues dans la région du fleuve. »
A Fanaye, la Croix-Rouge était censée recevoir un lot de médicaments de la part d'une ONG britannique, l’Oxfam. Les cartons sont bien arrivés. Ils ont été livrés au chef du poste médical, M. Mall, qui nous a indiqué, preuves l'appui : « J'ai réceptionné les médicaments et je les ai remis au Comité rural de Fanaye pour qu'il les livre à la Croix-Rouge. Mais, depuis quinze jours, la Croix-Rouge n'a rien reçu.

 

Les médicaments ont donc disparu - détournés ? C'est possible. Perdus par les bureaucrates dakarois, c'est plus vraisemblable. Et pourtant, les épidémies menacent : en période d'hivernage, le paludisme fait des ravages, mais la nivaquinisation ne suffit pas. Les Négro-Mauritaniens, contrairement aux Sénégalais habitués à ne boire que l'eau des puits, se ravitaillent encore dans le fleuve et la dysenterie risque de les décimer. En outre, certains déportés sont morts à la suite de terribles diarrhées et de vomissements, ce qui atteste une épidémie de choléra. Des adultes n'ayant jamais été vaccinés de leur vie sont atteints de rougeole ; Avec la chaleur de l'hivernage, la fièvre jaune est toujours à craindre.


Autant de nouveaux fléaux importés au Sénégal par la horde de ces pauvres gens que le Sénégal ne peut évidemment pas rejeter dans le fleuve. Autant de moyens à inventer, à déployer. Il est, en tout cas, apparu très vite que l'administration sénégalaise, si bien organisée soit- elle avait du mal à faire face à la situation en raison de sa « lourdeur ». Une situation de crise ne se gère pas avec des bordereaux d'envoi, des accusés de réception, des ordonnancements visés par  une demi-douzaine de personnes...


Abdou Diouf s'est donc résolu à faire « doubler» ses ministres par un Haut Commissariat dont il a confié la direction un officier supérieur de l'année, le lieutenant-colonel Mody Amady Diallo. L'année sénégalaise a été également chargée d'aménager immédiatement vingt mille hectares de terres dans la vallée du fleuve pour l'installation des quelque cent mille (et plus) réfugiés.


Car avec le début de l'hivernage, le travail de la terre a commencé. Les autochtones n'ont plus ni le temps ni les moyens de prendre en charge les nouveaux arrivants. Et ces derniers, dépossédés de leurs terres, chassés de leur pays, sont totalement à la charge des Sénégalais. Ils ne peuvent s'installer, ni travailler, nulle part. Les vivres et les abris de fortune procurés, tant bien que mal, par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ou les organisations non gouvernementales ne suffiront pas. Surtout, les villageois sénégalais, fussent-ils parents de réfugiés risquent à terme de voir en eux des privilégiés.


Secrétaire général de la Fédération des associations villageoises du Fouta, Thierno Kane prédit: «II ne faut pas que les arrivants soient traités différemment des autres. S'ils apparaissent comme des réfugiés, à la longue, les villageois vont les considérer, eux aussi, comme tels : Privilégiés, corps étrangers. » Il est donc urgent de les installer. Les terres existent, elles ne sont pas aménagées ou appartiennent au domaine public interdit. « Près de Fanaye, proteste un responsable de l'association villageoise Ndorro, il y a une forêt classée de sept mille hectares. En fait de forêt, il n'y a là que quelques arbres dont personne ne s'occupe. Le gouvernement pourrait déclasser cette zone et laisser les gens s'y installer.  Les «gens» veulent-ils s'installer ? Rien n'est moins sûr.
«Je suis mauritanien, dit un jeune officier, pourquoi resterais-je au Sénégal ? Je n'ai qu'une idée en tête : rentrer au pays. »


«Nous sommes mauritaniens, nous n'avons rien à faire ici. Nous voulons rentrer chez nous, récupérer nos terres, nos troupeaux. » Telle est la volonté de tous les Négro-mauritaniens que j'ai rencontrés dans une dizaine de campements le long du fleuve.


Déjà, avant les pluies, des commandos de jeunes Peuls mauritaniens, réfugiés à Démet ou à Gourel Oumar Ly, retraversaient le fleuve tous les soirs pour ramener sur la rive gauche les troupeaux confisqués par les nouveaux occupants de leurs villages. Des incidents ont eu lieu. Dans la seule première semaine de juin, ces « cow-boys » des temps modernes ont tué une demi-douzaine de Beydanes de l'autre côté du fleuve.
Dans ce village de pêcheurs, au non du village de Gaé, un vieillard sénégalais et son fils ont été «canardés» par des soldats mauritaniens depuis la rive droite. « II était 7 heures du matin, raconte le fils. Mon père et moi étions en  train de pêcher, comme d'habitude, au milieu du fleuve. J'ai entendu des coups de feu. Mon père a été atteint le premier. J'ai regardé de l'autre côté : trois hommes nous tiraient dessus. J'ai reçu la dernière balle et j'ai entraîné mon père dans l'eau. Nous avons nagé jusqu'à la rive. »


Mais le jeune homme à eu le temps de voir les tireurs, de même d'ailleurs que les villageois accourus à leur secours, dès les premiers coups de feu : « Ils étaient trois. L'un, un Maure blanc, portait un grand boubou. Les deux autres, des Noirs, étaient en uniforme mauritanien. » Réfugiés et déportés ne font plus la différence entre les tireurs : « Les balles tirées par les Noirs leur ont été données par le gouvernement de Nouakchott, ils nous tirent dessus sur les ordres du gouvernement. » Les déportés partagent d'ailleurs la même conviction : «Les Beydanes ont promis aux Noirs haratines de leur donner nos terres, à condition qu'ils nous chassent. »


Lieutenant de l'armée mauritanienne, Yacouba Diop, 33 ans, vient de terminer le stage qui lui permettra d'accéder au grade de capitaine. En rejoignant son unité d'affectation à Nouakchott, il a été immédiatement mis aux arrêts. Motif : il était soupçonné d'avoir des relations avec le FLAM (Front de libération des Africains de Mauritanie). « Je n'ai jamais rencontré ces gens-là, affirme-t-il. J'en ai entendu parler, comme tout le monde, mais je ne connais aucun membre du FLAM. On m'a retiré mes armes, mon uniforme. J’ai reçu l'ordre de quitter la Mauritanie. » Le calme de ce jeune officier est impressionnant, menaçant : «Je suis mauritanien, je n'ai rien à faire au Sénégal Je n'ai qu'une chose en tête : rentrer dans mon pays. Et je reviendrai dans mon pays. »


Directeur technique de la Compagnie d'habillement de Nouakchott, Amadou Fall, un Négro mauritanien de 32 ans, partage la même détermination. Lui aussi a été accusé d'entretenir des relations avec les FLAM. Il n'a pas été chassé, parce qu'il était utile au fonctionnement de son entreprise. Mais sa femme et ses enfants ont disparu, un jour. Enlevés par les troupes mauritaniennes, reconduits à la frontière, sommés de se rendre au Sénégal. Le directeur général de la Compagnie, Fadal  Mohamed Mahmoud, a tenté une médiation. Il  s'est efforcé de calmer Amadou Fall. Mais ce dernier a préféré partir. Du moins pour le moment. « Moi, je reviendrai chez moi », affirme cet ingénieur, de surcroît karatéka, formé en Chine et dans les deux Corées.


Cette détermination générale, panacée par les pêcheurs, les éleveurs, les cultivateurs, les cadres, les officiers peuls, toucouleurs, soninkés, wotofs et autres Mauritaniens noirs, constitue aussi un lourd héritage pour le Sénégal. Tous veulent rentrer chez eux, en Mauritanie, récupérer leurs biens, recouvrer leurs droits. Ils s'y emploient. A leur manière.
D'une manière cette fois raisonnée – et donc plus dangereuse -, ils proclament avec calme : « Avec ou sans l'aide du Sénégal, nous rentrerons chez nous. » Les militants de l'ombre que sont les membres des FLAM l'ont compris. Jusqu’ici, ils étaient tolérés au Sénégal, quasiment assignés à résidence à Dakar, avec cette consigne gouvernementale : «Vous êtes là, on vous surveille.

Le Sénégal n'acceptera jamais que vous utilisiez son territoire pour perpétuer quoi que ce soit contre la Mauritanie. » Désormais, ils ont l'espoir de faire reconnaître « le droit des Noirs de Mauritanie». Jusqu'alors considères par leurs congénères comme des utopistes et des activistes minoritaires, leurs  stratèges ont retrouvé l'espoir. Parmi les cent mille personnes déplacées sur la rive gauche du fleuve, ils peuvent recruter une véritable armée.

« Nous voulons reconquérir notre pays disent-ils- Nous ne demandons pas au Sénégal de faire la guerre à notre place. Qu'on nous aide seulement à nous armer. Nous ferons le reste. »
Le conflit entre Mauritaniens et Sénégalais n'est pas terminé, hélas. Il a révélé l'existence d'un conflit intérieur de la Mauritanie qui a abouti à la déportation en masse des Négro-Mauritaniens. Il a généré un conflit intérieur au Sénégal : cent mille réfugiés et déportés sont difficiles à intégrer. D'autant qu'ils n'ont pas l’intention de rester inactifs. Personne ne veut la guerre. Mais il faut craindre le déclenchement d'une guérilla, qui risque d'être longue.


SENNEN ANDRIAMIRADO
Jeune Afrique n°1487, juillet 1989.

 

MAURITANIE : LES CHIFFRES DE LA DEPORTATION.

 

Après les massacres d'avril dernier, la Mauritanie déporte maintenant en secret ses agriculteurs noirs et s'empare de leurs terres . Une razzia moderne «justifiée» a priori par les expertises des économistes de la Banque mondiale...


Le vent de sable n'était autrefois ici que l'exception. Il souffle maintenant presque en continuité. isolant parfois Nouakchott dans un brouillard doré de particules de silices qui obligent même en plein jour à rouler phares allumés. C'est le vent de la désertification, conséquence des années de sécheresse que vient de connaître, avec l'Afrique du Sahel, la Mauritanie. Mais, si les silhouettes des Négro-africains se courbent, rasant les murs de ce Nouakchott - champignon. passé de quinze mille à Plus de cinq cent mille habitants en vingt-cinq ans, c'est moins pour éviter les poignards des particules de désert cinglant les visages que par crainte de nouvelles vengeances...


Le vent de folie des chasses au Noirs d'origine sénégalaise, qu'a connu la capitale de la Mauritanie en avril dernier, ne s'est pas apaisé. Il y a quelques jours encore des policiers casqués et armés pourchassaient des écoliers de dix à quatorze ans dans les rues de Nouakchott. « Mini-événement » qui, même s'il n'y a eu ni blessés ni morts, en dit long sur la crise traversée par la société mauritanienne et les stigmates laissés par les scènes du printemps.


Comment, en dépit des bonnes intentions de conciliation que semblent afficher les représentants de la Mauritanie et du Sénégal,  réunis à Bamako, pourrait-il d'ailleurs en être autrement? Comment infléchir un état d'esprit quand sont encore présents dans les mémoires les centaines de morts qui ont endeuillé les deux pays, quand, sur chaque rive du fleuve Sénégal, cent mille personnes au minimum vivent maintenant dans l'exil des camps de réfugiés ? Si les pogroms ont cessé, l'expulsion des Toucouleurs, des Soninkés, des Peuls - toutes ethnies d'origine négro-africaine n'en continue pas moins sur la rive mauritanienne du fleuve. Et, au vent de folie a succédé une planification froide : celle de l'expulsion organisée, systématisée des cultivateurs noirs qui vivaient depuis des siècles le long du fleuve. Une véritable déportation de masse. Silence à Nouakchott sur ce qui se passe là-bas, au sud du pays. Désintérêt ? Plutôt peur, y compris chez les Beydanes, les Maures blancs. Racistes, ils sont loin de l'être d'emblée. Certains se sont même opposés aux Haratines, les Maures noirs, exécuteurs des basses besognes pendant les événements. On en a vu sauver des amis Sénégalais, et ils ont failli y laisser leur peau. Alors maintenant, ils se taisent.« Vous êtes au courant de ce qui se passe sur le fleuve ? » Pas de réponse du correspondant. Juste quelques syllabes :« Excusez-moi, je dois couper la communication. » II raccroche.


Troupeaux volés. Pourtant à Nouakchott, où l'on attend sous peu une commission d'enquête diligentée par la fédération internationale de la Ligue des droits de l'homme, on commence à parler. Des documents circulent, des  témoignages se recoupent prouvant qu’au sud, rien n’est terminé.


«D'abord, ils ont expulsé les deux imams noirs de la mosquée de Rosso. Quand il n 'y a plus eu d'autorités religieuses ou morales pour protéger les populations. la police est alors entrée en jeu ; la police, et aussi les douaniers, les gendarmes, dirigés par le directeur de la sûreté du Trarza, et le commandant des douanes en personne. » Silence,  puis : » »Surtout, tu ne dis pas mon nom ! Tu ne me cites pas '.Tu me le jures ! » Je promets. Il reprend : « Les chefs de famille de tous les villages ont été convoqués dans la région de Rosso. celle de Tekane, de Leqceiba et aussi de Koundi. A Rosso, ils se sont retrouvés dans le bâtiment de la Sécurité pour attendre des heures. » Injures, humiliations. Parfois, on les menace avec des armes, pour leur faire peur et les inciter à partir, à quitter cette rive de la vallée. Le lendemain, s'ils sont toujours là. réconvocation. Ceux qui n'ont pas craqué se retrouvent de plus en plus seuls. Il n'y a plus alors qu'à les cueillir, eux et leur famille, la nuit.


Embarqués dans des camions, ils sont acheminés vers le fleuve.. Fin du voyage sur l'autre rive. sans rien, démunis de tout. Le lendemain matin, les camions retournent dans leurs fermes. Meubles, biens divers : les militaires mettent la main sur tout ce qui reste. Les meubles, à Rosso par exemple, sont entassés dans l'entrepôt des Travaux publics, tout à côté du camp de réfugiés mauritaniens sénégalais où entre parenthèses sont passées quelque cinquante-deux délégations depuis son ouverture... « Quant aux troupeaux, ils sont carrément volés. On retrouve le bétail parfaitement identifiable, grâce au marquage fait au fer, dans la région de M'Bout. avec des chameliers armés qui veillent sur eux. »


CENSURE. Il est bien évidemment impossible de faire la moindre photo dans ces zones. Les déplacements sont soumis à la seule autorisation du ministère mauritanien de l’intérieur. Quant à amener films ou vidéo, c'est tout simplement strictement interdit. Il n'empêche que l'information, malgré ces contrôles ou ceux des policiers mauritaniens,  lisant même le courrier personnel qu'ont sur eux les voyageurs, à l'aéroport de Nouakchott, passe quand même. La mise à jour du tableau (lire page suivante) date du 2 juin. Les chiffres présentés ont certainement évolué depuis. dans le sens que l'on devine. Aux organisations humanitaires de les compléter. Ils montrent en attendant que sur 3420 familles recensées dans la partie sud du fleuve (voir la carte). 1 469 ont déjà été déportées soit. à raison d'une moyenne de cinq personnes par famille, un total avoisinant les 7 500 individus..


RAZZIAS. Exode forcé, immédiatement suivi par la venue de nouveaux arrivants. Chaque jour des camions les amènent de Nouakchott. Ce sont des Noirs Harratines, anciens esclaves des Beydanes, des Maures blancs, expédiés en masse pour prendre la relève des ethnies chassées de la rive droite du fleuve Sénégal. Chassé-croisé qui  n'a  rien d'improvisé et qui. selon les observateurs. est certainement programmé de longue date. Bien avant le vent de sable, le vent de folie, c'est d'abord le souffle de l'arabisation qui a parcouru la Mauritanie.


Dès 1966, l'imposition dans les écoles de la langue arabe va entraîner des grèves des élèves noirs de Nouakchott. La nouvelle politique linguistique écarte de fait Toucouleurs. Soninkés et Peuls ; ethnies noires qui outre leurs langues

 

Embarqués la nuit
dans les camions
en direction du fleuve

 

maternelles comme le ouolof, parlent le français. Conséquence : une génération plus tard. l’administration'' mauritanienne se retrouve à une majorité écrasante entre les mains des arabophones. Influence accentuée dès 1977 par l'adoption de la Charia. la loi islamique Rejetée implicitement, une partie de la communauté noire d'origine entre dans la clandestinité, formant le mouvement des Forces de libération africaines de Mauritanie ( les FLAM ).


Le conflit Africains/Mauritano-Arabes n'est pas pour autant strictement racial ou religieux. Les Toucouleurs sont entrés dans l'orbe islamique dès le XI eme siècle. Quant aux Maures, s'ils constituent 60% de la population, la moitié d'entre eux sont des Harratines, tout à fait noirs de peau. Le conflit semble dépendre d'abord des racines culturelles propres à chaque groupe et des conceptions économiques qu'elles sous-tendent; de l'opposition entre gens du désert - Maures – et cultivateurs du fleuve – Noirs- .

 

La tradition des razzias a contribué à établir chez les premiers le goût des profits immédiats, des rentabilités  record. Il se perpétue encore dans les fortunes que continuent à faire les Maures liés au commerce des diamants au Zaïre ou en Sierra Leone, et qu'ils investissent dans les casinos de Las Palmas aux Canaries et de Dakar. Ils ignoraient jusqu'ici la terre, ses gestes, la patience du cultivateur des deux rives du fleuve Sénégal. Mepris de l’homme du desert, de l’etendue, pour le Noir dont l’attention se borne à la culture de parcelles de terre. L’interet nouveau porté par les Maures aux terres agricoles du fleuve repose sur les perspectives ouvertes par l’achevement des deux barrages de Manantalli, au Mali et de Diama qui sept cents kilometres en aval va empecher la montée des eaux salées, le premier assurant la régularité de l'irrigation de la « vallée du fleuve ».


Grâce à ces ouvrages, ce sont, pour la seule Mauritanie, cent mille hectares nouveaux qui s'ouvrent à l'agriculture avec l'hypothèse, selon les experts de la Banque mondiale qui soutiennent ces projets, de voir le pays assurer son autoalimentation, alors qu'il doit pour l'instant se fournir en riz, entre autres denrées, en Thaïlande.


COMMERCE. Seulement voilà, ces terres nouvelles reviennent cher : « il faut compter deux millions d'ouguiyas - environ quinze mille francs - par hectare pour l'achat des pompes, les travaux de terrassement des canaux d'irrigation, préalables à la mise en culture », selon un homme d'affaires mauritanien rencontré à Paris. A dix-huit kilomètres à l'est de Rosso, il vient d'acquérir trois cents hectares.

 

Nombre de Maures sont ainsi en train de s'installer sur la rive du fleuve, à la place des Noirs. Explication très simple : la loi foncière de 1981 a substitué le droit écrit au droit coutumier et n'a pas permis aux populations de faire reconnaître leurs droits sur les terres. Quant aux avis administratifs invitant les propriétaires à le faire, ils s'adressaient à une population analphabète à 80%. Et pour « financer les nouvelles terres », les agriculteurs noirs de la rive mauritanienne «n’avaient pas l'argent » !Tout simplement.


Par quel miracle la société maure de Mauritanie dispose-t-elle des fonds considérables que va nécessiter l'exploitation de ces terres ? La question se pose quand, avec deux millions d'habitants, un PIB de 600 000 millions de dollars, la Mauritanie figure, avec un endettement de trois milliards et demi de dollars en tête des pays proportionnellement les plus endettés du monde.


Etude de la relance des mines de fer de Zoueratt, aménagement du fleuve Sénégal, création du « port de l'amitié » par les Chinois à Nouakchott, plans de restructuration des Postes et Télécommunications, de la Société nationale d'électricité, du développement rural, de l'Education... pour tous ces projets, la Mauritanie aura reçu quelque neuf cent cinquante millions de dollars en trois ans, bénéficiant en même temps d'un rééchelonnement de sa dette sur quinze ans. Principaux donateurs et prêteurs : l'Agence de coopération internationale du Canada, son homologue allemand le KFW, l'Arabie Saoudite, le Koweit et surtout la Banque mondiale.


La restructuration de l'administration mauritanienne de son économie, de son agriculture est le fait des experts de cette succursale du FMI.


RENTABILISATION. Selon ceux-ci. « la seule façon pour la Mauritanie de redresser son économie est d'exploiter "industriellement " (c'est-à-dire une agriculture sur le modèle européen) les bords du fleuve qui offrent maintenant avec les barrages, toutes garanties ». Exploitation « contradictoire », est-il bien précisé, « avec l'existence de petits périmètres d'agriculture   communautaire traditionnelle».Une « industrialisation » exemplaire de la désinvolture manifestée. une fois de plus, par les experts internationaux à l'égard des tissus sociaux ou des modes de production existants.


Le parachutage de cette nouvelle politique économique trouve évidemment  l'assentiment  des Maures de Nouakchott. Economie de la razzia et du parachutage technocratique s'entendent comme larrons en foire. Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que les Maures se prêtent au jeu de la démocratie qu'exigent d'eux leurs interlocuteurs de la Banque mondiale. Organiser des élections municipales - une première en Mauritanie -. ça ne mange pas beaucoup de... pouvoir. et ça paye quand, en retour, rentrées de devises et de subventions suivent. Sous couvert de rentabilisation de l'espace, de modernisation de l'agriculture, la mise à l'écart des ethnies noires du sud du pays est ainsi justifiée.


CONVOIS HUMAIMS. La réalité même d'un point de vue chiffré est tout autre. Quand les exploitations traditionnelles réalisaient six tonnes à l'hectare, il s'avère que les techniques modernes ne dépassent pas les deux tonnes et demie. De plus, la terre argileuse nécessite le repiquage du riz à la main. D'où la nécessité de faire venir massivement de nouveaux arrivants, les Harratines qui deviennent les ouvriers agricoles des nouveaux propriétaires Beydanes. Une façon de réactualiser les relations de maître à esclave qu'entretenaient autrefois les deux communautés. L'explosion de violence d'avril dernier prend ainsi un tout autre sens qu'un affrontement racial. Dès octobre 1988, l'hebdomadaire Sud-Hebdo jugeant déjà ainsi que d'autres titres de la presse sénégalaise. « la situation alarmante », incriminait" le problème foncier, les disparités entre moyens d'aménagement » et reprochait à la Banque mondiale d'avoir proposé ici « des projets pour des Etats d'une tout autre dimension ».


Pierre d'achoppement des intérêts les plus divers, la Mauritanie a officiellement retrouvé le calme. Officieusement, les témoignages concordants n'en affluent pas moins, racontant comment la nuit, des  convois humains sont acheminés vers le fleuve. Depuis des siècles, ils avaient pris l’habitude  de le franchir dans un sens; dans l'autre, sans interruptions. Justifiées par les stratèges la Banque mondiale, les autorités de Nouakchott ont décidé que ce dernier voyage serait sans retour.


Pierre-Bernard Soulier.

 

 

 

MAURITANIE / SENEGAL
L'intolérable exode

 

Le gouvernement mauritanien a-t-il pour objectif l'expulsion de tous les Noirs pour s'emparer de leurs terres ?


"Toutes les  nuits, des dizaines et, parfois, des centaines de Négro-Mauritaniens traversent le fleuve Sénégal depuis Boghé, d'où ils sont chassés, spoliés de tous leurs biens. Les forces de sécurité mauritaniennes les rassemblent dans une grande salle où ils doivent se déshabiller avant d'être conduits au fleuve. J'ai vu des femmes à qui on avait carrément arraché leurs boucles d'oreilles. Certains des expulsés sont blessés ou portent des traces de coups. Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est la collecte et la destruction systématique de leurs papiers d'identité, cartes
professionnelles et autres. C'est comme si on voulait les radier de tous les registres, à jamais effacer leur appartenance à la nation mauritanienne». Fin juin, l'agronome français Louis de Crisenoy a rapporté ce témoignage d'un séjour d'une semaine dans la vallée du fleuve Sénégal. « Il faut que je me délivre de ce que j'ai vu », s'est-il expliqué en invoquant le «profond sentiment d'abandon des expulsés».

Selon les chiffres avancés par les organisations non-gouvernementales, quelque 45.000 Noirs mauritaniens campaient, à la mi-juin, sur la rive sénégalaise du fleuve. «Ils ont été arbitrairement expulsés, ils ont tout perdu et se trouvent sous des abris de branchages, alors que les premières pluies sont tombées le dimanche 11 juin ». Pourquoi le gouvernement sénégalais ne réagit-il pas ?. « Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu », a-t-on affirmé à Dakar où entre-temps, le gouvernement semblait avoir relu le fameux décret du 8 décembre 1933, contrairement à ce qui avait été affirmé dans un premier temps, la délimitation de la frontière entre les deux colonies de part et d'autre du fleuve Sénégal ne fit pas mention de «la ligne des hautes eaux».

 C'est pourtant sur cette disposition que Dakar avait cru bon de fonder le droit coutumier de ses ressortissants de cultiver la rive septentrionale du fleuve...
L'enjeu du conflit entre le Sénégal et la Mauritanie qui a fait des centaines de morts lors des tueries du mois d'avril, c'est bien cette vallée du fleuve Sénégal, désormais cultivable grâce aux barrages de Manantali, en amont, et de Diama, à l'embouchure.

Dans une prise de position sur «les origines du conflit sénégalo-mauritanien», le Khalife général de la confrérie musulmane des Tidianes. Serigne Abdoul Aziz Sy, l'affirme sans ambiguïté : «A l’époque coloniale, nous étions partout chez nous dans la vallée. Au moment des indépendances, il en était encore ainsi et jamais un Maure n'avait eu une motte de terre chez nous. Aujourd'hui, le gouvernement actuel de Mauritanie est sur le point de réaliser son objectif, à savoir l’expulsion de tous les Noirs de leur patrie pour s'emparer de leurs terres. »

Selon Louis de Crisenoy. Les récits de tous tes expulsés noirs de Mauritanie concordent sur ce point. Dans une déclaration qui lui a été remise par «les déportés mauritaniens» qui ont trouvé refuge à Thiés, à l'intérieur du Sénégal, il est même question d'un «plan machiavélique dont l'objectif inavoué est de vider la Mauritanie de sa composante negro africaine. Selon ces témoignages, des villages entiers ont été vidés et, parfois, incendiés, comme par exemple Diaw, Hamdalaye et Dar Salam dans le seul département de Boghé.

Selon un document détaillé, établi par des organismes d'aide intervenant dans le sud de la Mauritanie, sur 3.425 familles recensées dans 67 villages entre Rosso et Leqceibar, en face de la ville sénégalaise de Podor ; 1.269 on dû quitter le pays au cours du seul mois de mai, soit au moins 6.000 personnes. «Grâce à la Croix Rouge, l'église lutherie allemande et l'incroyable solidarité dans les villages sénégalais, ils ont été pourvus du nécessaire pour survivre», a rapporté Louis de Crisenoy, ajoutant : «Mais à présent, le problème a pris des proportions insurmontables à ce niveau-là».

A Dakar, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (H.C.R.) s’apprête à intervenir début juillet. 45.000 métrés carrés de bâche avaient déjà été commandés pour abriter les expulsés mauritaniens. Mais ceux-ci s'insurgeaient contre «le silence honteux» entourant leur sort et réclamaient «justice». Certains, passant de l'impuissance à un sentiment de révolte, devaient même commencer à demander « des armes plutôt que des secours ».

A Démet, le village sénégalais situé juste en face de Boghé, un jeune expulsé Dahir Thiam. avait confié : «Si on nous aide en armes, nous récupérerons nos biens ». De telles excursions nocturnes de «récupération» étaient déjà parties et plusieurs incidents violents s’étaient produits au mois de juin. Sans doute pour dissuader ces aventures, les garde-frontières mauritaniens avaient pris position de façon à être visibles depuis la rive sénégalaise.

A Dara Halaybé, un village sénégalais, ils auraient même abattu du bétail en tirant à travers le fleuve. «C'est un miracle qu'ils n'aient tué personne», a affirmé un habitant.


 Entre-temps, l'armée sénégalaise rongeait son frein, d'autant que les galonnés sénégalais ont du vague à âme depuis le limogeage du général Joseph-Louis Tavares de Souza, en mars dernier.


Dans la vallée du fleuve, certains chefs religieux accusent le gouvernement de Dakar « d'attentisme depuis plus d'un an » en rappelant l'arrêté du préfet de Boghé qui, le 10 mai 1989, aurait d'un trait de plume « confisqué les terres de culture appartenant aux populations noires du Sénégal et de Mauritanie ». Certains laissaient même entendre que l'inertie du gouvernement expliquerait la colère populaire qui s'est déchargée en avril, contre les commerçants maures installés an Sénégal. Le Khalife général des Tidianes soulignait pour sa part que, « devant la passivité des autorités de leurs pays et une certaine indifférence à leurs problèmes. Les populations dans la vallée, du fleuve ont l'impression de n'être pas défendues, protégées contre un ennemi qui affiche au grand jour et de façon provocante ses intentions de dissocier la terre de ses légitimes propriétaires. » Et sa conclusion était sans appel : «Cela prouve que la coexistence sur cette base entre les Maures et les Noirs est impossible. Toute tentative de conciliation est vouée à l'échec, si elle ne tient pas compte de l'unité fondamentale de la vallée au plan  humain, culturel et économique et si elle ignore l’exigence d'égalité entre  partenaires de toutes races dans la nation mauritanienne. »


L’égalité entre les partenaires de toutes races semble, moins que jamais d'actualité à Nouakchott  Depuis les massacres d'avril, de part et d'autre du fleuve Sénégal, les «Nasseriens» - la frange la plus chauvine de la mouvance panarabe, alliée a la Libye tiennent le haut du pavé dans la capitale mauritanienne. A tel point que le seul dirigeant en liberté du mouvement baasiste De wali Ould Chein a tenu à rappeler, depuis les îles Canaries, que « la formation des Baasisies en Mauritanie a été décapitée par la répression en août dernier. Nos plus hauts responsables sont toujours en prison ». Une façon de se démarquer du rêve - hallucinant d'une «Mauritanie blanche» ou  au contraire, une offre de ralliement, à condition que les leaders baasistes soient libérés ? Contrairement à l’amalgame qui - à la place des Nassériens - a accablé de tous les maux les Baasistes de Mauritanie, ceux-ci se sont rapprochés, depuis un an, du mouvement démocratique. De là à trancher la question si, oui ou non, il s'agit d'une simple alliance tactique commandée par la détention de ses têtes pensantes, il y a qu’un pas.

Le fait est que, à la mi-juin, le cousin du président Ould Taya et directeur de la sûreté, Dedahi Ould Abdellahi, s'est rendu à Las Palmas pour approcher les «opposants susceptibles de renforcer le front intérieur»...

Fin juin, les rangs paraissaient pourtant déjà bien serrés. Dans la capitale Nouakchott, le couvre-feu restait en vigueur, permettant des arrestations nocturnes « sans que personne n'ait le temps d'intervenir ». Dans pratiquement toutes les entreprises nationales, dans l'administration, la télévision et la radio, des « commissions de liste » s'étaient créées pour recenser les Noirs dont la nationalité mauritanienne était, pour une raison ou une autre, mise en doute. Au ministère du Développement rural où le nombre de cadres Négro-mauritaniens est particulièrement élevé, une « antenne » de la police s'était carrément installée en permanence pour dresser ces listes noires - au propre et au figuré- . Pendant ce temps, une forte pression s'exerçait sur les notables de la communauté négro-africaine de prêter publiquement serment d'allégeance. L'un des premiers à être intervenu à la télévision nationale pour affirmer « qu'il n'y a pas de racisme en Mauritanie », Alassane N'Gaydé. s'est vu promu, deux jours plus tard, conseiller de presse à la présidence...                           

Stephen SMITH
Africa international n° 218 juillet - août 1989.

 

 

 

Témoignage d’un jeune peul déporté au Sénégal en 1989.

 

 

 

Rapatrié. Un mot étrange pour beaucoup de Mauritaniens qui ne perçoivent guère tout ce que cela signifie, en quotidien de souffrances. Le Calame publie, ici, le témoignage de Sow Samba, un jeune peul exilé au Sénégal, à l’âge de sept ans, et revenu au pays, vingt ans plus tard.

Après le récit des prémisses à travers sa vie au village avant la déportation (in Le Calame 893 du mardi 30 juillet 2013), voici celui de l’expulsion…

2 – La déportation.

1989. J’avais sept ans. Un soir de mai, vers huit heures, je dînais, assis avec mes jeunes frères autour d’une calebasse de «
lacciri e keddam » (couscous au lait), tandis que mes oncles et grands frères prenaient le thé avec les employés, dans la cour de la maison, et nos mamans, tantes et sœurs se tenaient avec notre grand-mère paternelle devant sa chambre.

Soudain, plusieurs 4x4 de la brigade de Kankossa firent irruption dans notre concession. L’un d’eux s’arrêta, pile, devant la chambre de ma maman. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, toute la famille se retrouva encerclée par des hommes en tenue. Je ne me souviens pas qu’il y eût tumulte et grands cris. Juste le bruit des veaux, vaches, ânes, moutons, chèvres et chevaux, en guise d’adieux. Un homme s’approcha de nous et commanda : «
rkeub ! ». Je grimpai à l’arrière du véhicule et aidai mes petits frères à s’exécuter de même. C’était la première fois que je montais dans une auto.

Ma maman entra dans sa chambre pour y prendre un drap afin de nous couvrir. Magoum, son ancienne amie mauresque, y était déjà et s’efforçait d’empêcher les autres voisines d’y pénétrer, clamant que la chambre de ma mère, c’était tout à elle, maintenant. Et joignant le geste à la parole, elle tira le drap qu’avait ramassé ma maman. Aldiouma eut beau s’y agripper et supplier de le lui laisser, Magoum refusa catégoriquement.

Un gendarme intervint et repoussa violemment ma mère qui vint nous rejoindre, accablée. J’étais très mécontent du geste du gendarme mais je n’étais pas trop inquiet, ne comprenant guère ni ce qui se passait, ni ce qui m’attendait. La famille fut répartie à l’arrière des différents 4x4 et l’on se mit en route.

Comme si le ciel voulait marquer l’instant, Ngatamaare (la première pluie) commença à tomber. Les 4x4 n’étaient pas bâchés. Le vent était fort. Grosse et froide, la pluie ruisselait sur nos têtes. Mes frères pleuraient. Maman s’efforçait de nous abriter sous ses épaules. Je regrettais qu’elle n’eût pas un gros boubou pour nous couvrir tous.

Elle lançait au ciel de saints Noms d’Allah : «
Ya Kariim, Ya Hayyii, Ya Dhuljalaali wal Ikram ! » ; puis elle crachait sur ses mains et les posait sur nos têtes. Elle nous demandait de répéter le saint Nom d’Allah. Elle répétait, en pulaar : « Aan Allah, miden moolimaa ! Aan Joom-am, miden moolima ! ».

Un enclos à bestiaux pour hommes

On arriva, grelottants, à la brigade de gendarmerie de Kankossa et notre véhicule s’arrêta devant une grille. Un enclos à bestiaux. Un gendarme en ouvrit la porte, nous ordonna de descendre et d’y entrer. On apercevait des têtes dans l’obscurité. Je crus, un instant, que c’étaient des moutons. Mais, non, c’étaient des êtres humains, musulmans comme nous, à qui les gendarmes avaient ordonné de se coucher par terre, sous la pluie, et nous dûmes, à notre tour, nous soumettre à cet ordre. Personne n’osait soulever la tête, de peur de recevoir une balle.

Les hommes étaient obligés de céder à tout, pour la sécurité des plus faibles. Et il y en avait, des enfants et des bébés, des mamans et des femmes enceintes, des vieux et des vieilles et, même, des malades mentaux ! Bref, toute une communauté. De grands érudits musulmans, des sages, des chefs de villages et des notables, de grands commerçants, des fonctionnaires et officiers, des vénérables qui avaient connu le pays avant l’autonomie, célébré l’Indépendance et défendu les couleurs de la Mauritanie, notamment durant la Guerre du Sahara…

Comme ses nouveaux voisins, Maman se coucha par terre, serrant nos têtes contre ses épaules. Mes petits frères n’arrêtaient plus de pleurer, quémandant de retourner chez nous. Moi, je retenais mes pleurs, pour ne pas inquiéter davantage ma maman, et serrais ma petite sœur, tout contre moi. J’avais compris que les hommes forts de notre maison étaient impuissants, face aux hommes en tenue, et qu’il me fallait prendre ma part de responsabilité.

Je suis le deuxième fils de ma mère et plus actif que mon grand frère. Maman, allergique aux odeurs d’essence, était malade depuis notre départ. Elle n’arrêtait pas de vomir. Je fis tout ce que je pus pour atténuer sa souffrance et restais constamment à côté d’elle. Nous fûmes consignés trois jours et trois nuits dans cet enclos. La nourriture était rare et chiche. Beaucoup ne se souciaient que d’eux-mêmes.

Ma grand-mère, mes oncles et tantes ne semblaient plus nous porter le même amour. J’observais, autour de nous, certaines mamans qui mangeaient sans rien laisser à leurs enfants. Au moins ne les abandonnaient-elles pas, quand tant de papas semblaient disparaître dans la foule.

On apprit que les déportations étaient suspendues et l’on nous ramena tous dans un autre village, Gourel Mamadou Kadja. On nous retourna quelques vaches. Ça dura quelques jours puis, la veille de la Tabaski, les gendarmes revinrent, le soir, pour nous ramener à Kankossa. Nous ne le savions pas encore mais c’était le début d’un long, dur et épineux voyage qui ne connaîtra retour que vingt ans plus tard…

Arrivés à Kankossa, nous y passâmes une nuit sans dîner. Nous ne mangeâmes que le lendemain, un maigre plat préparé par nos mamans. Dans l’espoir de gagner la pitié du commandant de brigade, les gens se pressaient auprès de mon oncle, comptant naïvement sur l’amitié qui avait, si longtemps, lié les deux hommes...

Chargés comme des moutons

Au soir, nous fûmes à nouveau chargés, comme des moutons, dans un camion en direction de Kiffa. Personne ne savait où l’on allait. Les hommes furent obligés de s’allonger au fond du camion, femmes et enfants de s’asseoir sur eux. Ma maman s’affaiblissait et ne cessait de vomir. A l’avant et sur le toit, des hommes armés pointaient leurs fusils sur nous. Nous arrivâmes à Guérou, assoiffés.

Le camion s’arrêta au bord d’une mare. Comme d’autres, j’ai sauté du camion pour boire. Je me suis servi de mes bottes pour passer de l’eau à ma mère et mes frères qui ne pouvaient descendre, à cause de la hauteur du camion.

La halte fut courte et nous repartîmes bientôt vers Kiffa où nous arrivâmes en pleine nuit. A l’époque, il y avait, à l’intérieur de la ville, une décharge d’ordures, clôturée de grillage. C’est précisément là que les hommes en tenue nous enfermèrent pour y passer les heures qui restaient de la nuit. Personne ne put dormir, dans l’affreuse pestilence des ordures. Beaucoup de gens vomissaient, malades. Les bébés pleuraient. On essayait, avec mes frères, de consoler ma petite sœur, qui n’avait que quelques mois.

Maintenant, j’étais vraiment inquiet et j’avais du mal à retenir mes larmes. Mais ne pas pleurer devant ma mère, c’était la soutenir. Aussi m’éloignai-je un peu d’elle, chaque fois que je me sentais faiblir. Après quelques instants de sanglots où je pouvais, enfin, me détendre de l’effroyable détresse qui me submergeait, j’essuyais mes larmes pour revenir au côté de ma mère. Les enfants avaient faim et, surtout, soif. On trouva de l’eau dans un trou au milieu des ordures. Elle n’était évidemment pas potable mais on n’avait pas le choix et c’est en se bouchant leur nez que les plus hardis se résignèrent à la boire.

Le lendemain, nous remontâmes, sans avoir encore rien mangé, dans le camion qui prit la direction d’Aleg. Arrivée au carrefour, nouvelle halte, interminable, mais, avec interdiction, cette fois, de descendre du véhicule. Nous passâmes ainsi la journée, sous la chaleur, intense, du soleil, dans la fournaise de notre prison de tôle, bruissante de pleurs, gémissements et murmures. Les hommes en tenue nous jetaient, de temps à autre, des biscuits sarakolé. Nous avions terriblement faim.

A la fin, je n’en pus mais et profitai d’un moment de détente des gendarmes, occupés à boire du thé, pour descendre et venir les rejoindre. Ils acceptèrent ma présence et m’offrirent, même, quelques verres de thé et des biscuits. A chaque fois qu’ils m’en donnaient, je montais dans le camion pour en passer à ma mère. Comme toutes les personnes âgées entassées dans le camion, ma mère éprouvait des maux de tête, sevrée qu’elle était de thé depuis plusieurs jours.

Les pisses des enfants inondaient le plancher et avec la sueur des gens, l’atmosphère devenait suffocante. Ah ! Que ce voyage finisse, même si c’était la mort qui nous attendait ! Les gendarmes, quant à eux, étaient joyeux. Ils riaient, chantaient, jouaient aux cartes. Ils attendaient, apparemment, une voiture de Kankossa, porteuse d’un ordre de route. Ils n’étaient pas pressés. Mais quelle journée terrible, pour nous ! Aujourd’hui encore, chaque fois que je repasse par ce carrefour, c’est comme si c’était hier...

C’est le soir venu que nous repartîmes, enfin, en direction de Bababé. On nous descendit à la brigade. Par chance, nous y trouvâmes un vieux retraité, Abdoulaye Souaïbou, qui avait servi à Kankossa, au titre de préfet. Il reconnut plusieurs de nos anciens et se fit un devoir de nous ménager le plus chaleureux accueil possible, en faisant égorger des boucs pour nous les servir. On mangea donc et passa une nuit à peu près correcte, avant de reprendre la route, le lendemain, vers 17 heures, en direction du fleuve.

Juste avant de partir, les gendarmes arrêtèrent un jeune homme qui était venu nous saluer et l’adjoignirent à notre groupe. On nous fouilla une dernière fois, pour récupérer pièces d’identité, monnaie, bijoux et autres objets précieux, y compris boubous et chaussures, pour peu qu’ils parussent de valeur. Comme s’il s’agissait de produits volés que les gardiens de la loi et de l’ordre se faisaient un devoir de récupérer…

Notre groupe s’était étoffé et c’était maintenant trois camions qui se dirigeaient vers le fleuve Sénégal. A quelques mètres de la berge, on nous descendit et nous ordonna en file indienne. L’ambiance était étrange, en ce crépuscule mourant. Il n’y avait personne alentour, ni militaire, ni douanier, ni civil. Un lieu très arboré et broussailleux. Une sorte de bout du monde. Nos aînés comprirent, alors, que le commandant de brigade de Kankossa, avide de s’approprier nos richesses sans en rendre compte à quiconque, s’était ingénié à nous expulser en catimini.

On traversa dans des pirogues réquisitionnées par les gendarmes. Comme tous les enfants et les personnes faibles, c’est par un turban noué autour de la taille que les piroguiers me descendirent dans l’embarcation. Une affreuse pestilence montait du fleuve. Le piroguier nous dit que cela venait des cadavres de gens tués et jetés dans les flots.

On en aperçut quelques-uns, flottant, gonflés, au fil de l’eau. «
Ne tentez rien ! », prévint notre conducteur, « ils vous tireraient comme des lapins ». Et de fait, les hommes en tenue, fusil en main, ne quittèrent le rivage mauritanien qu’une fois toutes les pirogues accostées sur l’autre bord où nous étions ainsi jetés, comme des mouches… (A suivre).

Sow Samba

 

Témoignage: mémoire d'une situation

 

A mon réveil, il est 16heures.J'ignore complétement ce qui se passe.Je fais mes ablutions et prends le coran pour lire,quand un garde se présente.Qu'est ce que tu fais là,me dit-il alors que tous les hommes sont aux puits?Je dormais,répondis-je. Allez:sors et va rejoindre les hommes. Je m’exécute. En sortant,nous rencontrons deux autres gardes dans la cour de la maison.

Ceux-ci me rappellent pour que je leur donne les clés du bâtiment.C'est à vous,me demandent-ils en désignant la maison? Oui,dis-je.Vous êtes peut-être le chef, mais vous serez battus,sale nègre!


Le 25 avril correspond au 29 du mois de Ramadan.Il est 11heures,nous causons tranquillement devant l'unique boutique du village lorsque des nouvelles alarmantes nous parviennent:des gardes ont occupé le village de Mafondo (Gorgol) situé à 10 km de là.Ils ont battu des gens à mort. Pourquoi?s’enquirent certains. Parce qu’ils n'ont pas prié pour la fête aujourd'hui:nous avons écouté la radio jusqu’à 10heures et la commission a décrété que la fête serait pour demain. L'inquiétude qui régne revient sur les visages.Quelques minutes plus tard,chacun regagne sa maison,attendant anxieusement et avec résignation son sort.Les heures passent longues et inquiétantes.Puis on recommence à espérer que c'est une fausse alerte.

 

Les gens reprennent leurs activités normales. A15heures, les voitures entrent dans le village. Beaucoup dorment en cette fin chaude de Ramadan. Certains sortent de leurs cases.On leur dit que le lieutenant demande une réunion hors du village avec tous les hommes.Je
dormais.A mon réveil,il est 16heures.J'ignore complètement ce qui se passe.Je fais mes ablutions et prends le coran pour lire,quand un garde se présente.Qu'est ce que tu fais là,me dit-il alors que tous les hommes sont aux puits?Je dormais,répondis-je. Allez:sors et va rejoindre les hommes. Je
m’exécute. En sortant,nous rencontrons deux autres gardes dans la cour de la maison.

Ceux-ci me rappellent pour que je leur donne les clés du bâtiment.C'est à vous,me demandent-ils en désignant la maison? Oui,dis-je.Vous êtes peut-être le chef, mais vous serez battus,sale négre!Quand je retourne pour leur donner les clés,le premier garde me dit:Ah bon,vous nous frapper.Je comprends que cela des provocations et je ne réponds pas. Il me conduit jusqu’à l'assemblée et fait un signe que tout le monde a vu pour indiquer qu'on doit me frapper.Je trouve A.S.Ndaw en train de répondre au brigadier combien nous sommes des citoyens exemplaires.Je sais ,dit le brigadier,et tout ce que vous dites est vrai et se voit à l’œil nu,mais j'ai reçu l'ordre du lieutenant que voici là-bas de vous faire frapper. Il nous partage en trois groupes:les jeunes,les moins jeunes et les vieux.

 

Comprenant qu'il s'exécutait malgré lui,je demande à rejoindre le groupe des vieux et j'invoque des raisons de santé.D'accord,dit le brigadier:que tous les malades et handicapés rejoignent ce groupe en colonnes.Pour les autres,allez-y,déshabillez-vous!

 

Les coups commencent à pleuvoir sur les torses nus.Pendant que les autres gardes nous intiment à coups d'injures l'ordre de ne pas baisser les yeux et de regarder la scène. Dés que le supplice commence,le lieutenant et son escorte s'en vont.L'un d'eux,en souriant,nous fait un signe d'adieu de la main. La scène de punition dure 40 minutes.Le brigadier donne l'ordre d'arrêter et demande à tout le monde de se rassembler.Il nous donne des conseils et s'étonne de la chance que nous avons eu.Si vous aviez vu les gens de Mafondou ce matin,vous sauriez que vous avez eu de la chance.

 

Maintenant,attendez que les gardes qui sont partis pour la fouille reviennent et on vous laissera partir. Sur ces entrefaites,mon premier garde-toujours lui-se présente et me désigne du doigt.Il dit au brigadier:celui-là nous a frappé,nous voulons qu'il reçoit une correction exemplaire.D'accord,dit le brigadier,prenez-le et faites le coucher là-bas.Cinq gardes,dont les trois qui étaient venus chez moi,s'emparent de moi,me déshabillent,me retourner les bras derrière le dos,sur les omoplates,à la manière d'un animal qu'on immole,et me font coucher sur le ventre.Les coups commencent,donnés par cinq gardes,chacun faisant à qui mieux mieux.

 

Quand j'invoque le nom de Dieu pour implorer son secours ,l'un d'eux me donne un coup de crosse pour me faire taire:sale nègre,dit-il. La scène dure une éternité ,jusqu'à ce que sur l'imploration de l'instituteur qui faisait la traduction,le brigadier intime l'ordre d'arrêter. Je me traîne jusqu'à l'assemblée et le brigadier se retourne de nouveau vers nous:vous pouvez aller vous plaindre n'importe où,vous savez bien que cela ne servira à rien.Vous savez que cette situation dure depuis un an et que les gardes ont tué des gens pour rien;ils s'en fichent.Me désignant,il dit:vous le savez plus que tout le monde parce que vous êtes même plus âgé que moi.Ce que je vous conseille dans cette situation,c'est de fermer les yeux,les oreilles et la bouche.Mais qu'est-ce que j'ai dit ou fait,demandez le leur, répondis-je. Je ne sais pas,dit-il peut-être que vous n'êtes pas gentil avec eux...

Il est 17h30.Les gens demandent à prier.Vous pouvez partir d'ailleurs ,dit le brigadier.La foule se disperse.Les gardes rentrent dans les véhicules et s'en vont.De retour à la maison,après la prière,je pense à ma famille.Je pénètre dans les chambres:tout est sens dessus-dessous.Je me dirige vers la valise qui contenait les boucles d'oreille de ma fille:elles ont disparu!Elles pesaient 20 gros d'or pur. Sur ces entrefaites,ma femme rentre de voyage de soins à Lexeiba. Elle me raconte qu'ils ont été obligé de passer la journée à Mafondou,en raison des événements. Elle nous décrit ce qu'elle a vu.Nous nous mettons tous à remercier Dieu,car nous comprenons effectivement,comme l'a dit le brigadier,que nous n'avons pas recu le quart de la punition de Mafondou,ni en humiliations,ni en sévices.

MÉDITATION:Dieu n'est-il pas le meilleur des juges?certes,et lui seul sait combien de temps durera cette situation et combien de fois se répéteront ces actions.Car comme nous dit le brigadier:attachez vos ceintures,car tant qu'il n 'y aura pas de solutions,ce sera comme ça et la prochaine fois ce sera pour vous mettre au poteau.
Pour cela ,nous faisons quand même appel à la justice des hommes afin que le massacre des noirs s'arrête,que réparation soit faite et que les objets pris soient restitués.

La lutte continue.

JEERIYEL TUMMBÉRE SALL
INSPECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT
-NOUAKCHOTT-MAURITANIE

 

 

Témoignages: Hammet, un agriculteur Hal'pular

 

 

"trois jeunes filles se noyèrent .Parmi elles ma fille ,âgée de douze ans; les deux autres filles étaient nos voisins. Nous nous trouvions au village lorsque les gendarmes arrivèrent ,accompagnés de haratines et de Maures blancs armes de fusils ,de haches et de couteaux .Ils rassemblèrent nos effets personnels et firent monter de cinquante à soixante d'entre nous-hommes,femmes,enfants-dans un camion. Nous fûmes fouillés complètement, puis ils nous ordonnèrent de nous dévêtir...ils nous emmenèrent vers le fleuve. Comme il n'y avait pas de bateaux du côté mauritanien ,ils nous intimèrent l'ordre de nager. Les hommes durent porter les vieillards qui ne pouvaient pas nager. Je dus moi- même porter mon propre père .

 

Le 28 juin, les corps des trois jeunes filles furent découverts dans trois endroits différents du fleuve".

 

 

Témoignage de Madame Adama Aissé KANE dite Thilandy Sawdatou
 
Flam-mauritanie.org :Madame BA, vous êtes mauritanienne exilée en France depuis le mois de Novembre 1991, voulez vous vous présenter à nos lecteurs qui ne vous connaîtraient pas. Qui êtes-vous ?
 

Madame Adama Aissé KANE dite Thilandy Sawdatou,


 
 le 5 Mai l989 vous avez été comme plusieurs milliers de Noirs mauritaniens déportée de votre propre pays par le régime raciste de Nouakchott vers le Sénégal, Pourquoi vous, Que vous reproche-t-on ?
 

Le Directeur de la Sûreté Ould NDIAYE m’a reprochée d’être un membre des FLAM, pendant des mois (j’ai eu quelqu’un du 3ème bureau le lieutenant KONE (j’espère qu’il est général aujourd’hui) venait chez moi l’après midi (avec un de mes cousins) prendre du thé et il orientait toujours nos discussions sur la politique en général, et chaque soir il faisait un BR sur nos discussions.

 

Pouvez-vous nous décrire les conditions dans lesquelles vous avez été déportée ?
 
J’ai été déportée le 5 Mai 1989 de Nouakchott vers Dakar, 4 agents de la sûreté nationale sont venus me chercher à mon bureau à la primature dans les locaux du Ministère de l’Hydraulique et de l’Énergie, m’ont amenée à la Sûreté et conduite à la foire après la mise en accusation ou on a dormi à même le sol, on était sans WC ni douche et le lendemain matin des bus sont venus nous chercher pour l’aéroport.
 
La vie de déportée (au Sénégal) et d'exilée politique (France)
 
A Dakar la vie n’était pas très dure à l’époque puisque j’avais de la famille (surtout ma cousine BILO KANE paix à son âme) et ma chère fille FAT NENE KANE. Je suis restée deux ans à Dakar, j’ai travaillé avec une ONG PRITECK dirigée par une Américaine SUZANNE et en 1991 je suis venue en France.
 
Quelle analyse faites-vous aujourd’hui de la situation des déportés noirs mauritaniens vivant au Mali et au Sénégal ?
 
Ils sont dans une situation pas commode. Je crois et leur sort a été confié à des Mauritaniens qui ne cherchaient qu’à s’enrichir. C’est dommage, je crois que nous la diaspora on aurait pu (si on était uni) aider ces familles à rentrer avec de meilleures conditions.
 
Nous commémorons cette année le 27eme anniversaire des massacres et déportations de Noirs mauritaniens, Quel message avez-vous ?
 
A mon avis notre situation de déportés Mauritaniens en France n’a pas évolué, on a adopté une ligne de conduite vis-à-vis de notre gouvernement qui n’a pas évolué depuis plus de 20 ans, il est temps de changer d’approche avec ceux qui nous gouvernent ne serait que pour aider nos frères et sœurs qui n’ont pas eu la même chance que nous à rentrer avec de meilleures conditions.
 

Propos recueillis par la rédaction de flam-mauritanie.org

Trente ans après le début du génocide perpétré par le Colonel Maawiya Ould Sid'Ahmed TAYA .
 

Trente ans après le début du génocide perpétré par le Colonel Maawiya Ould Sid'Ahmed TAYA et son appareil, ce rapport d'Amnesty International sur les violations des droits de l'homme dans la vallée du fleuve Sénégal daté du 2 octobre 1990 rappelle l'ampleur du "pudique Passif Humanitaire". Une prière suffira t' elle à effacer la responsabilité de l'Etat de Mauritanie et de son armée? Bien sûr que non. Pour s'en convaincre, merci de lire ce rapport.

 

En novembre 1989, Amnesty International a publié un rapport de 30 pages sur les violations des droits de l'homme recensées en Mauritanie entre 1986 et 1989. Ce rapport était intitulé Mauritanie 1986-1989: Contexte d'une crise. Trois années d'emprisonnements politiques, de tortures et de procès inéquitables (AI Index AFR 38/13/89).

 

Depuis la publication de ce document, la situation des droits de l'homme en Mauritanie s'est considérablement aggravée. Les exécutions extrajudiciaires, l'usage de la torture, les traitements cruels, inhumains ou dégradants infligés à des villageois ont atteint un niveau particulièrement alarmant dans le sud du pays.

 

Les cibles des forces gouvernementales et des milices haratines (descendants d'esclaves noirs affranchis partageant la langue et la culture des Maures ou Beïdane) sont des villageois négro-africains sélectionnés en fonction de leur appartenance à un groupe ethnique déterminé, celui des "Halpulaar" (ceux qui parlent le pulaar, la langue peule).

 

L'armée, les forces de sécurité et les milices haratines arrêtent, torturent ou tuent des villageois non armés sans craindre ni action disciplinaire ni poursuite judiciaire. Des centaines de Mauritaniens noirs ont été l'objet d'arrestation, de persécution et souvent d'assassinat sous les prétextes les plus divers. De très nombreux prisonniers sont détenus sans inculpation ni jugement pendant de longues périodes, en violation totale des dispositions du Code de procédure pénale. Le sort de dizaines de personnes arrêtées par les forces gouvernementales ou par les milices est inconnu. Un couvre-feu à horaire variable selon les villages et les régions est en vigueur.

 

Officiellement le gouvernement n'a pas proclamé l'état d'urgence dans la vallée du fleuve Sénégal, mais le comportement des forces de sécurité laisse à penser qu'il existe de fait. A plusieurs reprises Amnesty International a attiré l'attention de la presse et de l'opinion publique internationale sur ces graves violations des droits de l'homme. Toutefois, c'est le différend sénégalo-mauritanien qui a dominé l'attention de la communauté internationale, mettant ainsi la terrible situation des droits de l'homme en Mauritanie à l'abri des commentaires et des critiques de la communauté internationale.

 

Ce qui est en cours dans le sud de la Mauritanie est une guerre déguisée pour laquelle une communauté utilise les moyens et la puissance de l'Etat contre une autre.

Amnesty International a demandé aux autorités mauritaniennes de mettre fin aux exécutions extrajudiciaires, à la torture et aux arrestations et détentions illégales dans la vallée du fleuve Sénégal. Elle a aussi demandé au gouvernement de désarmer les milices qui ne sont pas officiellement constituées et faire respecter les droits de l'homme par les membres des forces de sécurité et des milices officiellement constituées.

 

Voilà brièvement résumé le contenu d'un nouveau rapport d'Amnesty International intitulé Mauritanie / Violations des droits de l'homme dans la vallée du fleuve Sénégal. Toute personne désireuse d'en savoir plus sur cette question est invitée à prendre connaissance de ce rapport publié par Amnesty International en français, arabe et anglais, le 2 octobre 1990 (AI Index AFR 38/10/90).

 

MAURITANIE

 

Violations des droits de l'homme dans la vallée du fleuve Sénégal

 

1. INTRODUCTION

 

En novembre 1989, Amnesty International a publié un rapport de 30 pages sur les violations des droits de l'homme recensées en Mauritanie entre 1986 et 1989. Ce rapport était intitulé Mauritanie 1986-1989 : Contexte d'une crise. Trois années d'emprisonnements politiques, de tortures et de procès inéquitables (AI Index AFR 38/13/89).

 

Depuis la publication de ce document, en dehors de la libération d'une vingtaine de prisonniers politiques, parmi lesquels des prisonniers d'opinion, la situation des droits de l'homme en Mauritanie s'est considérablement aggravée. Les exécutions extrajudiciaires, l'usage de la torture, les traitements cruels, inhumains ou dégradants infligés notamment à des villageois, ont atteint un niveau particulièrement alarmant dans le sud du pays.

 

Les forces gouvernementales et les milices composées de Haratines (descendants d'esclaves noirs affranchis partageant la langue et la culture des Maures ou Beïdane) prennent pour cibles des villageois négro-africains appartenant notamment au groupe ethno-linguistique des "Halpulaar" (ceux qui parlent le pulaar, la langue peule).

 

Il apparaît clairement que les victimes sont sélectionnées en fonction de leur appartenance à un groupe ethnique déterminé. L'armée, les forces de sécurité et les milices haratines patrouillent dans les villages et commettent de graves violations des droits de l'homme sans craindre ni action disciplinaire ni poursuite judiciaire.

 

Le rythme des expulsions, qui avait baissé à la fin de 1989, s'est accéléré au cours des six premiers mois de 1990 : plusieurs milliers de Mauritaniens noirs ont été expulsés vers le Sénégal et le Mali. Par ailleurs, des milliers de Mauritaniens noirs ont fui les exactions pour se réfugier par villages entiers au Mali et au Sénégal.

 

A plusieurs reprises Amnesty International a attiré l'attention de la presse et de l'opinion publique internationale sur ces graves violations des droits de l'homme. Toutefois, c'est le différend sénégalo-mauritanien qui a dominé l'attention de la communauté internationale, mettant ainsi la terrible situation des droits de l'homme en Mauritanie à l'abri des commentaires et des critiques de la communauté internationale.

 

En diverses occasions, Amnesty International a exprimé ses préoccupations au Gouvernement mauritanien en l'invitant à prendre des mesures pour mettre fin aux violations répétées des droits de l'homme dont les forces de sécurité se sont rendues responsables au cours de ces derniers mois. Mais les autorités n'ont pas cru devoir répondre aux appels de l'organisation.

 

Au mois de juin dernier, Amnesty International a adressé une lettre à chacun des chefs d'Etat et de gouvernement qui participaient au sommet franco-africain de La Baule, pour porter à leur connaissance la gravité des violations des droits de l'homme commises contre des civils non armés dans le sud de la Mauritanie, l'un des pays représentés au sommet.

Comme l'année dernière, les autorités mauritaniennes ont réagi en accusant Amnesty International de prendre le parti du Sénégal dans le conflit qui oppose les deux pays et d'ignorer les exactions commises contre des Mauritaniens au Sénégal. Dans un message envoyé à l'organisation à la fin du mois de juin 1990, le ministre de la Justice, Sow Adama Samba, a écrit :

 

"... Oui trop c'est trop mais point surprenant quand on sait qu'Amnesty International nous a habitués au manque de souci face aux exactions, aux tueries dont ont été victimes les Mauritaniens dans tous les villages ou toutes les villes du Sénégal ou que d'autres Mauritaniens continuent aujourd'hui à vivre en tant qu'otages réduits aux travaux forcés dans toutes les régions sénégalaises et par la volonté du Gouvernement sénégalais ..."

 

En novembre 1989, le Ministre de l'information avait demandé à Amnesty International d'intervenir en faveur de 250 000 Mauritaniens qui seraient détenus, selon les autorités mauritaniennes, dans des camps de concentration au Sénégal. Les enquêtes entreprises par l'organisation n'ont pas permis de confirmer ces allégations. D'autres organismes impartiaux tels que le Comité international de la Croix-Rouge ont mené des enquêtes indépendantes et ont atteint les mêmes conclusions qu'Amnesty International. Il apparaît donc que les autorités mauritaniennes exploitent leur différend avec le Gouvernement sénégalais et font des déclarations injustifiées relatives aux violations des droits de l'homme dont des Mauritaniens seraient victimes au Sénégal pour éviter de donner des réponses précises aux diverses informations de massacres, d'arrestations et de torture qu'Amnesty International a portées à leur connaissance, soit par écrit, soit lors de diverses rencontres entre des représentants de l'organisation et des diplomates mauritaniens en Afrique, en Europe et en Amérique.

Les sujets d'inquiétude d'Amnesty International en Mauritanie demeurent :

- Les exécutions extrajudiciaires ;

- L'usage de la torture et de traitements cruels, inhumains ou dégradants ;

- Les arrestations et détentions illégales.

 

A ces préoccupations déjà anciennes sont venues s'ajouter celles relatives aux "disparitions".

 

2. LE CONTEXTE ACTUEL DES VIOLATIONS DES DROITS DE L'HOMME

 

 

2.1 Le contexte ethnique

Les principales communautés qui cohabitent en Mauritanie sont :

Les Maures : appelés aussi Beïdane, nom dérivé du mot arabe signifiant "blanc". Ce groupe d'origine arabo-berbère parle le hassanya, une variante de l'arabe. Les Maures sont disséminés principalement dans les régions désertiques et sahéliennes du pays.

 

Les Haratines : noirs de peau, ils sont de langue et de culture maure. Ce sont les descendants des esclaves des Maures. Ils sont rattachés aux tribus de leurs maîtres ou anciens maîtres.

Les Wolof : ils vivent dans le sud-ouest (autour de Rosso-Mauritanie) et sont agriculteurs.

Les Soninké : sédentaires, ils habitent principalement dans la zone de Sélibaby, bien que des poches de peuplement soninké existent dans d'autres régions du sud, notamment à Kaédi.

Les Halpulaar : ceux qui parlent la langue peule (le pulaar). On les appelle également Peuls. Ailleurs en Afrique de l'ouest, ils sont connus sous le nom de Fula (Mali, Guinée) ou Fulani (Nigéria, Cameroun). Traditionnellement, les Halpulaar vivent au Fuuta Tooro, une région située à cheval sur la Mauritanie et le Sénégal, de part et d'autre du fleuve Sénégal. En leur sein, on distingue les agriculteurs sédentaires (appelés Toucouleurs) et les éleveurs nomades (Fulaabé ou Fulbé). D'ouest en est, les principales régions habitées par les Hal-pulaar en Mauritanie sont dans la région du fleuve Sénégal, autour des villes suivantes : Rosso-Mauritanie, Boghé, Kaédi et Sélibaby.

 

Ce groupe ethnique négro-africain est la principale cible des violations des droits de l'homme constatées en Mauritanie depuis quatre ans. Les membres de cette ethnie sont considérés par les autorités comme ceux qui contestent la prédominance politique, économique et culturelle du groupe arabo-berbère, même si les premiers contestataires des inégalités entre les différentes communautés et de l'accaparement de l'appareil d'Etat au profit des Maures se recrutaient au sein de toutes les ethnies noires.

 

La vallée du fleuve où vivent les Hal-pulaar recèle la plupart des terres cultivables dans un pays couvert par le désert. Certains Hal-pulaar ont vu le décret de juin 1983 sur la réorganisation foncière et domaniale comme une tentative du gouvernement et de la communauté maure pour prendre les terres des habitants traditionnels de la vallée. Par ailleurs, la sécheresse a entraîné, ces dernières années, une émigration des nomades vers les villes et une pression accrue sur les terres de la vallée du fleuve Sénégal. Les barrages construits dans le cadre de l'Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) qui regroupe le Mali, le Sénégal et la Mauritanie, vont permettre, entre autres, l'irrigation de 400 000 hectares dans la vallée. Ces projets de mise en valeur ont aussi ravivé les antagonismes interethniques.

 

La partie mauritanienne de la vallée du fleuve Sénégal est le théâtre des violations décrites ci-dessous.

 

2.2 Le contexte politique

Les violations des droits de l'homme se passent dans un contexte marqué par une intensification des activités des groupes d'opposition et des milices pro-gouvernementales.

A la suite de l'expulsion massive et forcée de dizaines de milliers de Mauritaniens noirs en 1989, le gouvernement a installé dans des villages du sud et sur les terres appartenant aux autochtones, qui ont été expulsés du pays, des Haratines dont certains ont été rapatriés du Sénégal à la suite des affrontements intercommunautaires d'avril 1989.

Dès septembre 1989, des informations sont parvenues à Amnesty International indiquant que les autorités ont distribué des armes aux populations nouvellement installées dans les villages du sud.

 

Parmi les Mauritaniens expulsés vers le Sénégal, des groupes se sont formés et traversent le fleuve qui sert de frontière entre les deux pays pour récupérer leur bétail et leurs biens confisqués lors de leur expulsion. Ces groupes sont connus sous le nom de "commandos peuls". Ils ont commencé à opérer d'abord à partir du Sénégal, ensuite du Mali, quand des flots de réfugiés sont arrivés dans l'ouest de ce pays. Ils commettent des actes de violence à l'égard des forces gouvernementales et des populations installées sur leurs terres. Ils protègent également la fuite des villageois quittant la Mauritanie par crainte des exécutions extra-judiciaires et autres exactions des forces de sécurité.

 

Outre les "commandos peuls", des groupes d'opposition qui recrutent parmi les réfugiés mènent aussi des opérations armées en territoire mauritanien. Ce sont :

- Les FLAM (Forces de libération africaine de Mauritanie), front mis en place en 1983 et qui a rédigé Le manifeste du Négro-Mauritanien opprimé, document reprochant au gouvernement d'avoir marginalisé les Mauritaniens noirs. Plusieurs membres et sympathisants des FLAM ont été emprisonnés entre 1986 et 1990. Un certain nombre de personnes arrêtées en 1989 ont été accusées d'être membres des FLAM. Lesautorités n'ont pas apporté la preuve de ces allégations dans tous les cas.

 

- Le FRUIDEM (Front de résistance pour l'unité, l'indépendance et la démocratie en Mauritanie). Créé en août 1989, il s'est fixé comme objectif de "renverser le chauvinisme d'Etat, sauvegarder l'existence et l'unité de la Mauritanie et rechercher une solution juste et démocratique aux contradictions entre nos nationalités". Le FRUIDEM diffuse un bulletin trimestriel intitulé "Résistances".

 

- Le FURAM (Front uni pour la résistance armée en Mauritanie). Ce front est né d'une scission des FLAM en avril 1990. Il "opte pour la lutte armée, seule alternative aujourd'hui, pour la réalisation d'un Etat uni et stable".

 

Depuis le début de l'année 1990, plusieurs changements sont intervenus au sein du Gouvernement mauritanien. Le colonel Djibril Ould Abdallahi, ministre de l'intérieur, a été remplacé en février 1990. Son successeur, le colonel Mohamed Sidina Ould Sidya, a été à son tour révoqué à la fin du mois d'avril 1990. Le colonel Brahim Ould Ali N'Diaye, chef d'état-major de la Garde nationale, principal corps impliqué dans les massacres et les arrestations dans le sud depuis avril 1989, a lui aussi été révoqué en février 1990.

 

En revanche, un ancien prisonnier politique, Mohamed Yehdih Ould Breidelleil, dirigeant du parti Baath arabe socialiste pro-iraquien, a été nommé secrétaire exécutif du Comité militaire de salut national, l'instance dirigeante du pays. Ould Breidelleil avait été condamné en septembre 1988 à deux ans de prison pour ses activités à la tête de la section mauritanienne du parti Baath pro-iraquien. Il a été libéré en décembre 1989 quand le président Ould Taya a réduit d'un an les peines de tous les prisonniers politiques.

 

Le parti Baath prône l'unité et la renaissance de la nation arabe. Les Baathistes mauritaniens veulent établir des liens étroits entre leur pays et le monde arabe, l'Iraq en particulier. En septembre 1988 pendant un procès devant la chambre de sûreté de l'Etat, certains dirigeants Baathistes ont critiqué la lenteur du processus d'arabisation du pays et "l'immigration excessive" des Noirs.

 

2.3 Le contexte juridique

 

A la connaissance d'Amnesty International, le gouvernement n'a pas proclamé l'état d'urgence dans le sud. Par conséquent, le Code de procédure pénale qui contient des dispositions précises garantissant et protégeant les droits de l'homme est toujours en vigueur. Or, il apparaît clairement que toutes les opérations des forces gouvernementales s'effectuent en dehors du cadre de la loi mauritanienne.

 

Selon le Code de procédure pénale, les personnes arrêtées par les forces de sécurité doivent être déférées au parquet dans les 48 heures suivant leur arrestation pour être officiellement inculpées et voir leur dossier instruit, ou être libérées. Cette période de garde à vue ne peut être renouvelée qu'une fois sur autorisation écrite du Procureur de la République ou du président du tribunal régional. Elle peut être prolongée jusqu'à 30 jours dans les cas d'atteinte à la sûreté de l'Etat. La pratique actuelle des forces de sécurité en matière de détention viole la loi. La loi punit également les délits de coups et blessures volontaires ainsi que les meurtres. Ces dispositions ne sont pas non plus respectées par les forces de sécurité qui ne font l'objet d'aucune poursuite en justice.

 

La République islamique de Mauritanie n'a pas ratifié les principaux traités internationaux adoptés par l'Assemblée générale des Nations unies en vue d'assurer le respect des droits de l'homme dans le monde, c'est-à-dire le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (adoptés en 1966) et la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants (adoptée en 1984). Elle a en revanche ratifié, le 26 juin 1986, la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples, adoptée par l'Organisation de l'unité africaine en juin 1981. En ratifiant cette Charte, la Mauritanie s'est engagée à respecter :

 

- Le droit à la jouissance des droits et libertés sans distinction de race, d'ethnie, de couleur...(article 2) ;

- L'intégrité physique et morale de la personne (article 4) ;

- Le droit d'être jugé dans un délai raisonnable par une juridiction impartiale (article 7 (d)).

Il ressort de certaines déclarations officielles que les autorités justifient la répression contre les Mauritaniens noirs en la considérant comme une lutte légitime contre une situation insurrectionnelle ou une agression extérieure. Or il semble que les victimes des forces de sécurité soient plutôt des civils non armés résidant dans les villages. Il s'agit là d'une guerre déguisée, pour laquelle une communauté utilise les moyens et la puissance de l'Etat contre une autre.

 

Les forces gouvernementales impliquées dans les violations des droits de l'homme proviennent des corps suivants :

- La garde nationale : c'est un corps paramilitaire chargé du maintien de l'ordre et de la surveillance des zones frontalières, d'où le rôle qu'elle joue dans la région du fleuve, proche à la fois du Sénégal et du Mali. Elle est administrée par un état-major distinct de celui de l'armée et dépend du ministère de l'intérieur.

 

- La gendarmerie : elle opère habituellement dans les zones rurales, contrairement à la police cantonnée dans les villes.

 

- L'armée : elle est active dans la vallée où elle dispose de garnisons dans certaines villes. La présence d'unités d'élite basées dans la ville d'Atar a aussi été signalée.

A partir de leurs bases habituelles, les forces armées et de sécurité organisent des patrouilles régulières dans les zones rurales. Elles disposent de postes de stationnement dans certains gros villages.

 

- Les milices haratines : apparemment, elles ne sont constituées sur aucune base légale. Les Haratines installés sur les terres des Noirs expulsés ont été armés par les autorités et invités à organiser leur propre défense. Amnesty International a été informée également que certaines autorités profitent des liens de dépendance existant entre maîtres et Haratines pour enrôler ceux-ci dans les milices.

 

De façon générale, les milices ne se limitent pas à la défense en cas d'attaque, elles mènent des expéditions punitives contre des civils non armés habitant dans les villages. Dans certains cas, les Haratines qui refusent les violences gratuites sont menacés de représailles par les agents de la sécurité qui les encadrent lors des expéditions.

 

3. LES EXACTIONS AU QUOTIDIEN

 

Dans les villages et zones rurales du sud, les villageois en général, et les membres du groupe ethnique noir des Hal-pulaar en particulier, sont les victimes de très nombreux abus commis par les forces de sécurité. Les contrôles d'identité et les fouilles sont très fréquents, un couvre-feu est en vigueur, les arrestations arbitraires sont nombreuses, accompagnées souvent de tortures et de viols. De nombreux massacres ont aussi été perpétrés par les forces de sécurité. Tous ces abus sont illégaux tant aux termes de la loi mauritanienne que des normes internationalement reconnues.

 

Des contrôles d'identité sont fréquemment effectués dans les villages où les habitants de l'ethnie "hal-pulaar" ou peule doivent non seulement montrer leurs cartes d'identité mauritanienne, mais aussi prouver que tous leurs ascendants sont mauritaniens. Au début de mars 1990, tous les habitants de Toumbou, dans l'arrondissement de Gouraye (Sélibaby), ont été rassemblés à côté du cimetière du village et maltraités par les militaires qui leur reprochaient d'être des "Peuls de Abdou Diouf", le président du Sénégal.

 

Certaines personnes de nationalité mauritanienne, nées au Sénégal pendant la colonisation à l'époque où Saint-Louis du Sénégal était la capitale de la colonie de la Mauritanie, ont été victimes de persécution, d'arrestation et d'expulsion.

 

Dans de nombreux villages, les populations sont contraintes de fournir la nourriture nécessaire à l'entretien des troupes stationnées ou en patrouille. Les moutons et les chèvres des villageois sont confisqués à cet effet. Dans la nuit du 8 au 9 mai 1990, un habitant de Sinthiane Padalal (dans le département de Maghama), Harouna Demba Diallo dit Hadji, âgé de 34 ans, a été arrêté et accusé d'être un opposant parce qu'il n'avait offert aucune bête à manger à l'armée présente dans le village malgré le troupeau de boeufs dont il disposait. Il a été sévèrement battu et laissé près du village d'où il s'est enfui au Sénégal en traversant le fleuve. Son corps était couvert de blessures (voir les photographies nos 1 et 2).

 

Plusieurs habitants de Sinthiane Padalal ont été arrêtés et torturés. Une liste de villageois ayant de la famille au Sénégal a été dressée par les autorités. Ils sont souvent arrêtés et maltraités. Quelques personnes appartenant à cette catégorie ont été attachées, battues, puis enfermées dans des maisons. Pour intimider les habitants, les militaires sortent du village, tirent des coups de fusils en l'air et retournent en courant dans le village.

 

Un couvre-feu est en vigueur dans tous les villages du sud. Il varie selon les régions, de 5 ou 7 heures du soir au petit matin. Dans ces régions rurales où les gens n'ont pas nécessairement de montre, où c'est la position du soleil qui sert d'indicateur du temps, des personnes sont mortes à cause de la non-observation du couvre-feu, car les éléments des forces armées et de sécurité tirent à vue sur tous ceux qui rentrent des champs et des pâturages après le couvre-feu. Ces assassinats constituent, du point de vue d'Amnesty International, des exécutions extrajudiciaires, car il n'existe aucune information laissant à penser que les personnes tuées étaient engagées dans des actes de violence mettant en danger la vie d'autres personnes. Dans aucun des cas connus d'Amnesty International les personnes abattues n'étaient impliquées dans une forme quelconque d'opposition violente.

 

Ainsi au début du mois de janvier 1990, Hamady Djoumo Bâ, un pêcheur de 50 ans, originaire de Djéol, près de Kaédi, a été abattu parce qu'il était sorti de sa maison avant la fin du couvre-feu. Dans d'autres cas, des personnes ont été tuées avant l'heure du couvre-feu. Dans le même village de Djéol, le 5 mars 1990, dans l'après-midi, Abdoul Bouka N'Diaye, 30 ans, et Mamadou N'Diaye, 19 ans, ont été abattus après avoir été arrêtés par la garde nationale, alors qu'ils allaient pêcher. Des membres de la garde leur ont attaché les mains dans le dos avec leurs filets et les ont amenés en un lieu appelé "Thiourouyal" où ils ont été exécutés. Ce sont là clairement des exécutions illégales et extrajudiciaires, car les victimes étaient en état d'arrestation au moment de leur mise à mort.

 

Dans certains villages, les membres de l'ethnie hal-pulaar ou peule doivent avoir une autorisation préalablement établie par l'autorité militaire pour conduire les animaux aux pâturages, pêcher ou aller aux champs. Mais cette autorisation ne semble pas être une garantie contre les arrestations. Dans la première quinzaine d'avril 1990, cinq personnes du village de Wothie, près de Boghé, dont Lô Boubacar Amath, 43 ans, ancien marin, ont été arrêtées par une patrouille de l'armée apparemment parce qu'elles pêchaient. Or, elles disposaient d'une autorisation de pêche délivrée par le commandant de la brigade de gendarmerie de Bababé. Ces personnes seraient parmi les villageois détenus au camp militaire d'Azlat situé entre Aleg et Boghé. Elles n'étaient toujours pas libres, à la connaissance d'Amnesty International, à la fin du mois de juillet 1990.

 

Les arrestations sont opérées sous des prétextes divers. Ainsi à la fin du mois de mai 1990, Ciré Djékou Sow, âgé de 66 ans, a été arrêté par la garde nationale entre la ville de Kaédi et le village de Djéol, à la suite d'un contrôle au cours duquel on a trouvé dans ses affaires la facture d'un poste radio acheté par son fils au Sénégal. Il a été sévèrement torturé au "Jaguar". Transféré à la prison de Kaédi, Ciré Djékou Sow a été détenu avec six autres personnes jusqu'au 4 août, date à laquelle les sept ont été libérés et obligés de traverser le fleuve vers le Sénégal, nus, les forces de sécurité ayant brûlé leurs vêtements. Ciré Djékou Sow a été enchaîné pendant toute sa détention et n'a eu droit à aucune visite.

 

L'armée et la garde nationale procèdent également à des regroupements forcés de villageois dans le but de mieux les contrôler. En février 1990, les villages de Gourel Pé, Liradji, Marsel et Gourel Manadji, dans la région de Sélibaby, ont été incendiés par les militaires et leurs habitants ont été forcés à se regrouper sous surveillance militaire dans le village de M'Bomé. De février à mai, ces habitants ont été régulièrement maltraités, les hommes battus à coups de bâton et de fouet, et des cas de viols de femmes ont été signalés.

 

4. LES ARRESTATIONS ET DETENTIONS ILLEGALES

 

Des centaines de personnes sont arbitrairement détenues en Mauritanie, la plupart, du simple fait de leur race ou de leur appartenance ethnique. Les arrestations sont opérées tant par les forces de sécurité (police, gendarmerie) que par l'armée et la garde nationale en dehors de toute légalité, c'est-à-dire en violation des propres lois de la Mauritanie. Dans les nombreux cas constatés par Amnesty International, les périodes de détention sans inculpation ni jugement peuvent atteindre plusieurs mois, souvent plus d'un an.

Il est impossible de répertorier dans ce document tous les cas de détentions illégales connus d'Amnesty International, mais nous pouvons distinguer plusieurs catégories de détenus qui sont l'objet de préoccupations de l'organisation.

4.1 Les détentions avant expulsion

 

 

Des dizaines de personnes ont été détenues pendant plusieurs semaines avant leur expulsion. Une femme de 35 ans, par exemple, a été détenue au commissariat central de Nouakchott entre le 17 mars et le 27 mai 1990, date à laquelle elle a été expulsée vers le Sénégal en même temps que 50 autres personnes. Les forces de sécurité, qui avaient confisqué tous leurs biens avant de les expulser, les ont obligées à traverser nues le fleuve Sénégal. Dans un autre cas, deux jeunes femmes ont été battues au commissariat de Rosso et leurs bijoux confisqués avant leur expulsion en février 1990.

 

Les témoignages des personnes expulsées indiquent que dans les commissariats de police des villes, comme Nouakchott et Rosso, sont détenus des dizaines de Mauritaniens noirs, mais aussi des Sénégalais, des Maliens, des Guinéens et des Ghanéens.

 

4.2 La détention d'opposants présumés au gouvernement

 

Des opposants présumés au gouvernement, tous de race noire, ont été arrêtés tant à Nouakchott qu'à l'intérieur du pays. A Kaédi, des enseignants de l'Ecole nationale de formation et de vulgarisation agricoles (ENFVA), du collège et du lycée, parmi lesquels Harouna N'Dongo et Oumou Kalsoum Barro, ont été arrêtés au cours du mois d'octobre 1989 et détenus à la sûreté de Kaédi. Ils étaient soupçonnés d'être membres des FLAM. Ils ont été relâchés en janvier 1990 sans inculpation ni jugement. A Nouakchott, Ladji Traoré (voir la photographie no 3), économiste et ancien prisonnier d'opinion , a été arrêté aussi le 18 octobre 1989 par des agents de la sécurité de l'Etat ; depuis cette date, il est détenu sans inculpation ni jugement. Aucune raison officielle n'a été donnée pour justifier son arrestation. Des sources officieuses disent que Ladji Traoré, qui appartient au groupe ethnique négro-africain des Soninké, a été arrêté à cause de son opposition à la politique gouvernementale d'expulsion des Mauritaniens noirs. Selon des informations reçues par Amnesty International, il serait détenu à Nouakchott dans une maison utilisée par la police comme centre de détention où son droit aux visites n'est pas respecté. Cette détention semble être illégale aux termes des propres lois de la Mauritanie. Amnesty International croit que Ladji Traoré est un prisonnier d'opinion, détenu du fait de l'exercice non violent de ses droits fondamentaux.

 

4.3 La détention de personnes qui se sont opposées à la confiscation de leurs biens

 

Dans les villages, des personnes qui manifestent leur opposition à la confiscation de leurs biens ont été détenues souvent pendant de longues périodes. C'est le cas notamment de Yoro Lam, éleveur de 45 ans, originaire de Zereyga, près de Foum Gleïta (M'Bout) qui est détenu sans inculpation ni jugement à la prison de Nouakchott depuis juin 1989. Avec son frère, Abdramane Lam, 43 ans, il s'était opposé à l'expropriation de leur bétail par les gendarmes venus les expulser vers le Sénégal. Abdramane Lam a été abattu par les gendarmes qui ont tenté de cacher son corps en le jetant dans un marigot. Yoro Lam a été arrêté et les membres de leur famille ont été déportés au Sénégal (voir les photographies nos 4 et 5).

 

Il avait été arrêté en avril 1983 et accusé de détournement de deniers publics. Il a été jugé et acquitté par la cour spéciale de justice le 28 janvier 1985. Il semble que la véritable raison de son emprisonnement eut été ses divergences avec de hauts responsables gouvernementaux. Amnesty International l'a considéré comme un prisonnier d'opinion. 

 

4.4 Arrestation et détention à la suite d'incursions de groupes deréfugiés

Les forces de sécurité ont procédé à l'arrestation de villageois quand elles ont été informées que des réfugiés vivant au nord du Sénégal ou au Mali étaient revenus pour récupérer leurs biens ou participer à des opérations armées. Il semble que ces arrestations soient une forme de vengeance générale en l'absence de preuves matérielles que les détenus aient été en contact avec les réfugiés revenus. Ces formes de vengeance ou de représailles sont illégales selon la loi mauritanienne et interdites par les normes internationales relatives aux conflits armés. Cependant, les autorités n'ont pris aucune sanction à l'égard des agents des forces de sécurité responsables de ces actes.

 

Le 19 mars 1990, trois habitants de Boghé, dont Thierno Alassane N'Diaye, chef religieux domilicié à Boghé-Less, ont été arrêtés et accusés d'avoir hébergé des réfugiés qui étaient rentrés clandestinement en Mauritanie. Ils étaient toujours détenus à la prison d'Aleg à la fin du mois de juin 1990, sans inculpation ni jugement. Le frère de Thierno Alassane N'Diaye, Thierno Moussa N'Diaye, qui était allé demander des nouvelles des détenus, a été arrêté le 24 mars par des policiers de Kaédi. Il a été libéré deux jours plus tard. En revanche, ses disciples, dont Alioune Hamadi Bâ, chauffeur à la Société nationale de développement rural (SONADER), qui ont protesté contre son arrestation, ont été interpellés et sont toujours détenus à la prison de Kaédi.

 

Au total, des centaines de villageois noirs sont illégalement détenus en Mauritanie pour diverses raisons, toutes liées à leur origine ethnique.

Amnesty International a reçu des informations indiquant que ces villageois sont détenus dans des camps où ils seraient sous la surveillance de l'armée ou de la garde nationale et soumis aux travaux forcés. Un de ces camps serait à Azlat, entre Aleg et Boghé, où 350 personnes seraient en détention. Certains détenus du camp d'Azlat auraient été libérés au début du mois de juillet 1990.

 

5. LES EXECUTIONS EXTRAJUDICIAIRES

 

Des informations recueillies auprès de diverses sources font état d'une recrudescence alarmante pendant le premier semestre de 1990 des exécutions extrajudiciaires commises tant par l'armée et la garde nationale que par les milices haratines. Il est impossible de savoir exactement combien de Mauritaniens noirs appartenant à l'ethnie hal-pulaar ont été victimes d'exécutions sommaires depuis le début des opérations d'expulsion de Noirs mauritaniens en mai 1989. Mais de très nombreuses victimes ont été recensées dans presque toutes les villes et tous les villages de la rive mauritanienne du fleuve Sénégal. Il semble qu'il n'y ait pas un village qui ne compte ses morts. Les victimes sont presque toutes des villageois non armés. Les autorités mauritaniennes refusent de donner aucune information sur l'étendue des massacres et de reconnaître que les exécutions sont illégales. Cependant, dans une déclaration à Amnesty International en juin 1990, le Ministre de la Justice a insinué que la violence exercée par les forces de sécurité était une réponse légitime aux actes de violence commis par des groupes d'opposants armés.

 

Les membres des forces armées et de sécurité ainsi que ceux des milices haratines interviennent dans les villages généralement après les incursions de groupes armés en provenance du Sénégal et du Mali, ou après le départ vers ces deux pays de villageois fuyant les exactions de l'armée. Souvent les victimes sont choisies à l'issue des patrouilles et des fouilles de routine entreprises dans les villages. Dans les villages où vivent différents groupes ethniques, la sélection est faite à partir de critères ethniques - les Hal-pulaar sont principalement visés. Quelquefois, les gens sont abattus sans motif apparent autre que leur appartenance ethnique.

 

Le 10 avril 1990, une patrouille de militaires et de Haratines armés est entrée dans le village de Moudji, près de Sélibaby. Après avoir fouillé les maisons à la recherche d'armes, ils ont arrêté sept personnes dont Silly Youmé Bâ, 47 ans, et Mamadou Demba Sall, 22 ans. Alors que les villageois les croyaient transférés et détenus à Sélibaby, la principale ville de la région, les sept hommes ont été emmenés à quelques kilomètres du village et exécutés. Trois ont été passés par les armes et les quatre autres sont morts, la tête écrasée à coups de pierres. Leurs corps recouverts d'épines ont été retrouvés plus tard par d'autres villageois. Les sept hommes avaient les mains attachées dans le dos, preuve qu'ils étaient prisonniers au moment de leur mort et ont été victimes d'exécutions extrajudiciaires.

 

Le 20 avril 1990, à Woyndouyoli, à sept kilomètres de Sélibaby, environ 60 Haratines armés, encadrés par deux militaires dont un brigadier chef de la garde nationale, ont arrêté 15 personnes et les ont ligotées et contraintes de rester au soleil pendant plusieurs heures sans boire ni manger. Plus tard dans l'après-midi, un peloton d'exécution en aurait fusillé quatre, dont Harouna Ousmane Sow et Adama Souleymane Bâ. Les miliciens ont alors emmené les 11 prisonniers restants dont sept, parmi lesquels Adama Oumar Diallo (voir la photographie no 6), ont été exécutés par la suite.

 

Le 7 mai 1990 à Belendendi, près de Leqceiba-Gorgol dans la région de Kaédi, Dia Bocar Hamadi, âgé de 30 ans, a été tué par des éléments de la garde nationale cantonnés à Talhaya. Il était à la recherche de son bétail que lui avaient pris des Haratines. Quand ses trois frères se sont présentés à la gendarmerie pour se plaindre de sa mort, ils ont été arrêtés et détenus à Kaédi jusqu'au début du mois de juillet. Dia Bocar Hamadi résidait en République populaire du Congo où il était commerçant. Il était revenu au village pour se marier. (Voir la photographie no 7)

Les gardes tirent très souvent à bout portant sur des villageois sans motif apparent. Le 12 avril (15 du mois islamique de ramadan, mois du jeûne, particulièrement important pour les musulmans), à Ngoral-Guidal, près de Boghé, Thierno Saïbatou Bâ, chef religieux de 57 ans, a été abattu par des agents de la garde nationale en présence des villageois. Selon les témoignages recueillis par Amnesty International, le chef religieux venait de se laver dans le fleuve, comme il le faisait tous les jours pendant le ramadan avant la prière de l'après-midi. Il remontait sur la rive pour rejoindre sestalibés (étudiants) quand il a été interpellé par les gardes et abattu. Il n'était manifestement impliqué dans aucun acte de violence. Ses proches ont été autorisés à enterrer le corps. Mais cela n'est pas toujours le cas : dans bien des villages les corps des victimes restent exposés plusieurs jours sans sépulture. Les familles doivent attendre l'autorisation de procéder à l'enterrement selon les règles islamiques. Ce fut le cas notamment d'Abou Lawal Diallo, du village de Dabane, abattu le 20 février 1990 par des militaires basés à Sorimalé, dans le département de Bababé.

 

Les forces armées et de sécurité et les milices qui sont responsables de ces tueries bénéficient apparemment d'une impunité totale. Dans les régions où les massacres et les exécutions ont lieu, les règles du droit seraient inexistantes. Les autorités judiciaires n'ont, à notre connais-sance, entrepris aucune enquête sur les cas de civils tués par les forces de sécurité. Jusqu'à présent, aucune poursuite ne semble être engagée contre les membres des forces de sécurité responsables des exécutions. Les autorités ne se sont pas montrées désireuses de mettre fin à cette terrible situation et les forces de sécurité ont, semble-t-il, pleins pouvoirs pour tuer en toute impunité. Aujourd'hui c'est par villages entiers que les Hal-pulaar fuient la Mauritanie pour se réfugier au Sénégal et au Mali par crainte des exactions et des exécutions (voir la photographie no 8).

 

En mai 1990, un représentant d'Amnesty International a rencontré 400 habitants du village de Gourel Mamoudou, dans l'arrondissement de Gouraye (Sélibaby), qui avaient fui la persécution. Deux villageois avaient été exécutés par les gardes et d'autres portaient des cicatrices de tortures infligées par les militaires.

 

6. LA TORTURE

 

La torture du "Jaguar" (qui consiste à attacher les poignets et les pieds de l'individu, à le suspendre à une barre, la tête en bas, et à lui marteler la plante des pieds) est utilisée de façon intensive et quasi-systématique par les agents des forces armées et de sécurité quand ils interrogent les villageois halpulaar (voir les photgraphies nos 9 et 10). Amnesty International continue de recevoir un très grand nombre de témoignages relatifs à l'utilisation de la torture du "Jaguar" qui tirerait son nom de l'avion français de combat utilisé en Mauritanie pendant la guerre du Sahara occidental, à laquelle la Mauritanie a participé de 1975 à 1979.

 

Gorel Bâ, cultivateur de 55 ans, du village de Gourel-Mamoudou, a été arrêté à M'Bomé à la fin du mois d'avril 1990 en même temps qu'une dizaine de personnes. Ils auraient été enchaînés, battus et torturés au "Jaguar" par les militaires. Le fils de Gorel Bâ, Moussa, 18 ans, qui saignait du nez à la suite de coups violents, n'a pas reçu de soins pendant sa détention qui a duré 19 jours. Ces personnes ont été arrêtées au cours d'une rafle effectuée par l'armée à la suite de l'incursion d'un groupe de réfugiés venant du Sénégal (voir la photographie no 11).

 

Souvent les personnes détenues sont aussi torturées par le feu. Un réfugié, âgé de 27 ans, originaire de Toumbou, arrêté par l'armée qui recherchait son frère, a fait le témoignage suivant à Amnesty International (voir la photographie no 12) :

 

"... Ils ont allumé un feu, ils y ont mis des fers qu'ils ont posé sur ma poitrine et mon cou. Ils ont brûlé les fesses de l'ami de mon frère... Ils nous ont mis une corde au cou et ont attaché la corde à un arbre. Ils ont tiré sur la corde jusqu'à notre évanouissement ..."

 

Un autre réfugié a expliqué qu'il a été gardé pendant 61 jours dans une prison de Sélibaby, avec 15 autres personnes. Ils étaientrégulièrement battus et brûlés avec des cigarettes par les gardiens. Après 12 jours de détention, deux personnes sont mortes, deux autres auraient été emmenées et fusillées.

 

Il semble que l'objectif poursuivi à travers la torture et les traitements cruels, inhumains ou dégradants, aille au-delà de la recherche d'informations. Il s'agirait de faire délibérément souffrir les prisonniers sur la seule base de leur origine ethnique, et par conséquent d'intimider d'autres membres de ce même groupe et de les pousser à quitter leur pays.

 

De très nombreux cas de viols de jeunes filles et de femmes hal-pulaar ont été signalés à Amnesty International. Dans la plupart des cas, les viols sont commis par les agents de la garde nationale et de l'armée pendant leur détention. Amnesty International a reçu des informations détaillées sur le viol de deux femmes qui ont été déportées en février dernier au Sénégal. L'une d'elles, âgée de 25 ans, a été détenue pendant trois mois au commissariat du 2e arrondissement de Nouakchott. Transférée à la direction de la sûreté de Rosso en février 1990, en même temps que quatre hommes et une autre femme, elle a été acheminée vers le poste militaire du périmètre d'Ould Mogheïna, là où s'effectuent les déportations. Pendant toute une nuit les militaires ont abusé d'elle avant de la jeter dans le fleuve qu'elle a traversé pour rejoindre le Sénégal.

 

7. LES "DISPARITIONS"

 

Les opérations menées par les forces gouvernementales contre les Hal-pulaar ont conduit à l'arrestation de centaines de villageois. Le sort de beaucoup d'entre eux est inconnu. Lorsque les prisonniers ne sont pas libérés, il est impossible à leurs proches et à leurs voisins de savoir ce qu'il est advenu d'eux. Il n'y a aucune autorité auprès de laquelle on puisse déposer une plainte sans s'exposer soi-même au risque d'être arrêté à son tour. Plusieurs prisonniers qui ne sont pas au nombre de ceux dont la mort est connue ont "disparu". Amnesty International craint qu'ils n'aient été victimes d'exécutions extrajudiciaires. Les régions les plus touchées sont celles d'Aleg et de Sélibaby. A Dioudé-Diéry, près de Boghé (Aleg), 16 personnes dont Kanni Sall et Oumar Thiam, un adolescent de 15 ans, ont été arrêtées au mois de mars 1990 par des agents de la garde nationale qui fouillaient des maisons à la recherche d'armes. Emmenées vers une destination inconnue, leur sort est tout aussi inconnu.

 

Dans la région de Sélibaby, ce sont des familles entières qui ont disparu. A Gourel-Amadou Mamadou, près de Ould Yengé, Adama N'Diaye, 50 ans, son épouse, Salamatou Sow, dite Boolo, et leurs neuf enfants ont été arrêtés par les forces de sécurité et conduits en brousse en février 1990. Nul ne les a revus. En novembre 1989, 27 habitants de Mouta-Ala, près de Ould Yengé, dont Harouna Diaw et Djibo Mody Djabou, ont été interpellés par des militaires à la suite du départ vers le Mali d'éleveurs peuls de la région de l'Aftout. Le sort de ces personnes est inconnu de même que celui de 12 habitants de Nébya près de Ould Yengé (Sélibaby), arrêtés la même semaine par des militaires. En février 1990, des habitants de Guéléwol (Ould Yengé) auraient été enlevés par des militaires basés à Ould Yengé. Dans la région de Sélibaby, des dizaines de villages halpulaar ont été vidés de leurs habitants à la suite d'opérations des forces gouvernementales et des milices. Des villageois ont été déportés, d'autres ont fui les exactions. Certains, qui avaient été arrêtés, ont tout simplement "disparu".

 

8. RECOMMANDATIONS D'AMNESTY INTERNATIONAL AU GOUVERNEMENT MAURITANIEN

 

Amnesty International invite le Gouvernement mauritanien à prendre des mesures urgentes pour :

 

1) Mettre fin aux exécutions extrajudiciaires dont des membres de l'ethnie halpulaar sont victimes dans le sud du pays, en particulier :

- Donner des ordres clairs et précis aux membres des forces armées et de sécurité chargés du maintien de l'ordre dans le sud, indiquant que les exécutions extrajudiciaires et la torture sont interdites en toutes circonstances et ne sauraient être tolérées ;

 

- Donner des instructions aux autorités judiciaires d'enquêter sur les allégations d'exécutions illégales perpétrées par les forces de sécurité et les milices et d'entamer des poursuites contre les responsables de violations des droits de l'homme. Amnesty International est très sérieusement préoccupée de l'impunité avec laquelle les forces de sécurité commettent de graves violations des droits de l'homme sans qu'aucune autorité n'intervienne et n'ordonne des sanctions disciplinaires, ou n'engage de poursuites en justice.

 

Amnesty International demande au gouvernement de dissoudre les milices haratines qui ne sont pas officiellement constituées par les autorités. Celles-ci devraient veiller à ce que les milices bénéficiant d'une autorisation officielle respectent les droits de l'homme.

2) Mettre fin aux détentions arbitraires dont des membres de l'ethnie halpulaar et d'autres ethnies sont victimes :

 

- Amnesty International lance un appel au gouvernement afin qu'il libère tous les prisonniers d'opinion, c'est à dire toutes les personnes emprisonnées à cause de leurs opinions ou de leur origine ethnique qui n'ont ni utilisé la violence, ni préconisé son usage ;

 

- Amnesty International invite le gouvernement à mettre en place une autorité indépendante chargée de fournir des informations aux parents et aux organisations non gouvernementales au sujet de tous les détenus, en particulier dans le sud. Cette autorité devra être informée rapidement de l'identité, du village d'origine, ainsi que du lieu de détention et des motifs de l'emprisonnement de toute personne arrêtée. Cette autorité doit avoir un libre accès aux villageois sans crainte d'aucune forme de représailles, afin d'établir ce qu'il est advenu des parents et amis qui sont été arrêtés ou qui ont "disparu".

 

La présente détérioration de l'Etat de droit dans le sud a créé un climat de peur qui semble être délibérément entretenu pour intimider les villageois, notamment les Halpulaar. Si le gouvernement souhaite réellement éviter d'être accusé de pratiquer la discrimination raciale contre une composante de la société, ce qui est à la fois contraire aux lois mauritaniennes et interdit par les traités internationaux auxquels la Mauritanie est partie (en particulier la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU en 1966 et ratifiée par la Mauritanie le 13 décembre 1988) , il doit prendre des mesures pour apaiser les craintes des populations du sud et mettre fin aux conditions dans lesquelles des prisonniers ont "disparu" ou ont peut-être été tués.

 

Des mesures doivent être prises pour mettre fin aux pratiques illégales de détention de prisonniers par les forces de sécurité pendant des semaines ou des mois sans les déférer à une autorité judiciaire, tel que la loi mauritanienne et les normes internationalement reconnues le recommandent. En particulier, cela signifie que le ministère public doit exercer son rôle de contrôle des lieux de détention tant officiels que non officiels pour s'assurer que personne n'est détenu illégalement.

 

La Mauritanie a ratifié la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples et la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale, mais n'a pas ratifié d'autres traités relatifs aux droits de l'homme qui sont très importants, tels que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et son Protocole facultatif, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels et la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Amnesty International demande instamment à la Mauritanie de ratifier ou d'adhérer à ces importants traités relatifs aux droits de l'homme. L'Assemblée générale des Nations Unies a prié tous les Etats qui ne l'ont pas encore fait de devenir parties aux Pactes et d'étudier la possibilité d'adhérer au Protocole facultatif. Elle a prié aussi tous les Etats de ratifier ou d'adhérer à la Convention contre la torture "à titre prioritaire".

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La Mauritanie n'a pas ratifié la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l'Assemblée générale des Nations unies en 1948.

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1 et 2 Harouna Demba Diallo (dit Hadji) a été arrêté et accusé d'être un opposant parce qu'il n'avait donné aucune bête à manger à l'armée présente dans son village. Il a été sévèrement battu et laissé près du village. Son corps était couvert de blessures.

 

3 Ladji Troré : Arrêté en octobre 1989, il n'avait pas encore été inculpé ni jugé en septembre 1990.

 

4 Mariam Lam, fille d'Abdramane Lam abattu par les gendarmes en juin 1989.

 

5 Les enfants de Yoro Lam. Yoro Lam et son frère Abdramane Lam ont été arrêtés en juin 1989 pour s'être opposés à l'expropriation de leur bétail. Yoro Lam est détenu à la prison de Nouakchott et les membres de sa famille ont été déportés au Sénégal.

 

6 Adama Oumar Diallo, originaire de Woyndouyoli, a été exécuté extrajudiciairement en avril 1989.

 

7 Dia Bocar Hamadi, originaire de Belendendi, a été exécuté extrajudiciairement le 7 mai 1990.

 

8 Halpulaar du village de Gourel-Mamoudou qui ont fui la Mauritanie en mai 1990, par crainte des exécutions, pour se réfugier dans des camps au Sénégal.

 

9 et 10 La torture du "jaguar" qui consiste à attacher les poignets et les pieds de la victime, à la suspendre à une barre, la tête en bas - parfois au-dessus d'une lampe à gaz - et à lui marteler la plante des pieds.

11 Villageois de Gourel-Mamoudou fuyant vers le Sénégal, en mai 1990. Parmi eux se trouvent Gorel Bâ (devant, au milieu) et son fils Moussa Bâ (devant, à droite) qui ont été torturés après leur arrestation en avril 1990.

 

12 Cette victime de la torture a été brûlée avec des fers posés sur sa poitrine et son cou. Puis on lui a mis une corde au cou et on l'a attaché à un arbre. On a ensuite tiré sur la corde jusqu'à ce que la victime s'évanouisse.

 

AMNESTY INTERNATIONAL

 

 

Nouakchott fait le grand ménage Anti-Noirs.

 

Alors que la majorité des réfugiés sénégalais ont pu regagner leur pays, les autorités expulsent maintenant des Mauritaniens ayant obtenu la nationalité après 1966.

Des départs massifs qui risquent d'être dramatiques pour l'économie mauritanienne.


Nouakchott, de notre envoyé spécial


Après les violences physiques, les oukases administratifs. Alors que la majorité des réfugiés sénégalais ont pu regagner leur pays, les autorités mauritaniennes poursuivent le « travail » commencé dans la rue par une partie de la population en expulsant, non seulement les sénégalais qui n’avaient pas l’intention de partir mais les Mauritaniens d’origines sénégalaise . Officiellement , on parle de nationaux ayant obtenu illégalement la nationalité mauritanienne, en réalité, il semble que l’on conduise dans les centre de regroupement puis dans les aéroports tous les Mauritaniens ayant obtenu la nationalité après 1966…..Parmi eux, des Wolofs mauritaniens mais aussi des Mauritaniens toucouleurs, des Maliens, des Guinenens.


C’est le grand règlement de comptes entre Maures blancs, assistés de leurs anciens esclaves Haratines, et négro-africains. Illustration de ce qu’avaient dénoncé ces derniers lors de violentes manifestations de 1986 lorsqu'ils parlaient « d’apartheid entre Blancs et Noirs » en Mauritanie. La foire internationale qui vide ces derniers jours est à nouveau remplie. Entassés dans des tentes , ou accroupis en files en plein soleil, en attendant les camions qui les conduisent à l'aéroport, des hommes, des femmes et des enfants ont rejoint les réfugiés des premiers jours. Il y a ici beaucoup de Sénégalais, mais aussi des Mauritaniens dont les policiers ont déchiré les Papiers.


Un jeune proteste : « je suis né ici, j’ai la nationalité mauritanienne,ils veulent que je m’en aille ……ce n’est plus la chasse aux Sénégalais, c’est la chasse aux Nègres. On dénonce ce qui se passe en Afrique du sud , mais c’est la même chose en Mauritanie……….. » un infirmier mauritanien , représentant du croissant-rouge, s’approche : «  ce qu’il dit vrai. Ce n’est pas normal de faire attendre des femmes et des enfants en plein soleil pendant des heures. Les conditions d'hygiène dans ce camps sont déplorables . J’ai honte pour mon pays » tout autour, le terrain est jonché d’habits, d’objets divers : « les militaires voulaient nous les confisquer, alors on a tout détruit pour qu'ils ne s’en servent pas »


Plusieurs chefs d’entreprises européens ont vu leurs collaborateurs Sénégalais ou Mauritaniens arriver affolés : « la police est à la maison, ils cassent tout, ils volent et ils me cherchent pour m’expulser » ils se sont rendus sur place , ont effectivement vu les policiers faire le ménage et ont dû abandonner ceux qui leur demandaient de l’aide . cette vague de règlement de comptes touche, non seulement les ouvriers, les techniciens, les fonctionnaires, mais aussi des hauts responsables de l’administration mauritanienne . Ainsi le directeur de la sécurité sociale a été arrêté, expédié à Dakar . La maison du directeur d'Air Sénégal a été pillée, et il n’a du son salut qu’à la présentation de ses papiers mauritaniens établis bien avant 1970.


Quelques centaines de fonctionnaires mauritaniens d’origine sénégalaise ont été conduits dans les locaux des nations unies où ils attendent un avion pour rejoindre le pays de leur ancêtres. Ces départs massifs risquent d'être dramatiques pour la Mauritanie . En effet , tout le monde se demande comment vont fonctionner entreprises ou administrations dont les cadres étaient souvent d’origine sénégalaise.


Ces derniers ne faisaient pas simplement fonctionner le pays, ils le nourrissaient aussi.   Une visite au port de Nouakchott est éloquente . Finies les barques qui se bousculaient sur la plage, finie la foule grouillante qui se pressait autour des étals. Il ne reste plus que quelques pécheurs wolofs en ciré jaune qui , désespérés, tiennent de tristes conciliabules à deux pas de la mer. Un jeune Maure, annonçait une catastrophe : « nous ne n’avons jamais été des pécheurs. Il n y ‘a qu’eux qui connaissaient le coins, qui savaient jeter les filets……….lorsqu’ils ont appris ce qui se passait en ville, ils ont tous pris la fuite. Maintenant le kilo de poisson qui valait 80 ougiuyas(la monnaie locale) en vaut 250 …..tout ceci  à cause de nos conneries » Pour les légumes, c’est la même chose. Les commerçants sénégalais tenaient le marché et, depuis leur départ, le prix des pommes de terre et des tomates à quadruplé.


Certains Maures se montrent pourtant confiants :cela va nous permettre d'être maitres de notre destin. Nous allons apprendre les métiers que nous ne pratiquions pas. Nous allons devenir pécheurs, soudeurs, mécaniciens………. » le seul problème, comme le reconnaissent d’autres, c’est qu’il sera plus facile aux Sénégalais d’apprendre à tenir des épiceries,ce qui faisaient les maures au Sénégal qu’aux Mauritaniens à devenir ouvriers spécialisés, comptables ou mécaniciens…..


Mais dernier cette affaire, c’est l’histoire de la Mauritanie qui est en train de se jouer. Pays à demi-        arabe dont la colonisation avait fait un pays d'Afrique noire et qui, d’année en année, a voulu retrouver l'identité qui n'était celle que d’une partie de sa population………en éliminant ses ressortissants noirs.

 

Gilles MILLET

 

 

LE LIVRE BLANC DES RÉFUGIÉS MAURITANIENS AU SÉNÉGAL.

 


 
- APERCU HISTORIQUE


La République Islamique de Mauritanie fonde son existence juridique sur un immense territoire d’un million quatre vingt deux mille km² (1.082.000 km²). Limitée au Nord par l’Algérie et le Maroc, elle est bordée à l’Ouest par l’Océan Atlantique, et dans ses flancs Est, Sud – Est et Sud par le Mali et le Sénégal.

La Mauritanie accède à la souveraineté internationale le 28 novembre 1960.

 

Composée de deux groupes racio-éthniques, la Mauritanie est riche d’une diversité de population (les arabo-berbères et les négro-mauritaniens) qui en fait naturellement un pays tampon entre le monde arabe (Maghreb) et l’Afrique noire et l’installe du coup dans la position privilégiée de pays trait d’union entre les civilisations arabes d’Afrique du Nord et les vieilles civilisations négro-africaines de la partie subsaharienne du continent.

 

Le 28 novembre 1960, la Mauritanie accède à l’indépendance sous la houlette de Moctar Ould Daddah. En dépit du refus d’un Maroc aux visées territoriales jamais dissimulées, le pays est reconnu par les Nations Unies, le 27 octobre 1961.

 

En 1966, avec la promulgation d’une loi instituant le bilinguisme, la Mauritanie va connaître de graves affrontements raciaux dans les principales villes du pays. L’année 1973 voit les autorités mauritaniennes réviser les accords signés avec la France depuis 1960. Cette révision embrasse les domaines économiques et socio-culturels et conduit un an plus tard le pays à adhérer à la ligue arabe. Pour mieux raffermir l’option prise d’arabiser le pays, des contingents entiers d’étudiants maures sont envoyés dans les pays arabes pour s’initier à la langue et pour se familiariser avec les techniques de gestion et d’administration.

 

Le 05 août 1979, mauritaniens et sarahouis se retrouvent à Tripoli et paraphent un accord reconnaissant la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) et entérinant du même coup le retrait de la Mauritanie du conflit. Tout au long de cette guerre ruineuse, la Mauritanie qui ne comptait qu’un effectif faible de trois mille hommes dût recourir à un recrutement massif dans la communauté noire qui paya un lourd tribut à un conflit aux dessins évidents. En raison des affinités tribales et culturelles, les maures rechignaient à tirer sur leurs frères de l’autre bord et montraient un manque de motivation au combat« fort patriotique ».

 

De 1978 à 1984, diverses juntes ont alterné sur le trône avec une même politique raciste remarquable par sa constance avec Ould Taya, arrivé au pouvoir par les hasards d’une révolution de palais mené en Catimini la politique de ségrégation raciale, connaîtra un supplément de raffinement avec l’adoption de la recette de l’épuration ethnique que ce colonel d’opérette initia dès sa prise de pouvoir. Tous les segments de la communauté négro-africaine furent frappés de plein fouet.


- ETAPE PRECEDENT LES DEPORTATIONS


Les évènements de 1989 furent le paroxysme d’une vieille politique d’épuration ethnique mise en branle depuis des décennies. Déjà en 1979, le système éducatif connut une secousse tellurique avec une célèbre mesure entrée dans l’histoire sous le nom de « circulaire 02 ». Dans celle-ci, l’administration chauvine beydane surélevait les coefficients des matières enseignées en langue arabe dans la sordide fin de léser les élèves négro-africains. Ainsi, les concepteurs d’une telle politique ajoutaient une brique supplémentaire à l’édification d’une Mauritanie totalement arabisée et débarrassée de sa spécificité négro-africaine perçue comme une épine obstruant l’entrée définitive du pays dans la sphère arabophone. C’est dans cette perspective qu’il faut situer le retrait de la Mauritanie de la CDEAO et d’autres mesures annexes, prises plus tard pour éloigner d’avantage la partie d’Ould Daddah de l’Afrique Noire.

 

Toute cette politique d’arabisation tous azimut trouve son explication dans les résultats d’un recensement de la population effectué en 1976 et qui confirmait l’écrasante majorité des couches négro-mauritaniennes.

Sidérée par des tendances démographiques contraires à ses thèses, l’élite beydane se trouva une nouvelle recette avec la thèse la spoliation des terres fertiles du Sud aux mains des négro-africains.

 

L’ordonnance n° 83/127 du 05 / 06 / 1983 portant réforme foncière et domaniale sera vite suivie du décret d’application n° 84009 du 19 / 01 / 1984 dans le seul but de légitimer les expropriations.

Cette loi confirmera sa scélératesse en décrétant une exception pour la zone Nord (Atar, Tichit, Tidjikja, Chinguetti, etc.) renfermant l’essentiel des terres de la communauté beydane. Dans la même veine, la circulation ministérielle n° 20/MINT du 20 / 01 / 1985 à diffusion restreinte, strictement administrative et frappée du sceau confidentiel libérait les hordes d’hommes d’affaires maures. Cette nouvelle législation voit une ruée sans précédent vers le Sud. Des terres entières furent expropriées, suscitant une réaction farouche des populations locales déterminées à sauvegarder le dernier pan conservant encore leur identité concassée ailleurs.

 

Les gouverneurs, préfets et sous-préfets entrèrent dans la danse pour épauler les hommes d’affaires maures. Ils légitimèrent les pratiques en leur donnant une caution juridique. Interloqués par des pratiques en porte à faux avec la volonté de vivre ensemble dans le respect réciproque des spécificités nationales, un groupe d’intellectuels négro-mauritaniens publie un document intitulé « Le Manifeste du Négro-mauritanien opprimé » en 1986 et dans lequel il fait un état des lieux sans complaisance de la situation de la Mauritanie. Chiffre à l’appui, les rédacteurs du manifeste étayent la thèse d’un racisme d’Etat et de l’oppression du négro-mauritanien en général et du négro-africain en particulier. En outre, le document a proposé des remèdes à une impasse débilitante et réaffirme le caractère sacré de l’unité nationale. Pour toute réponse, le gouvernement se livrera à une chasse aux sorcières. Des arrestations massives eurent lieu. Des intellectuels furent condamnés et d’autres tout simplement exécutés.

 

La sortie du manifeste sonnera le glas de quelques avancées obtenues de haute lutte. Dans le domaine éducatif, les autorités gelèrent l’expérience probante des classes expérimentales en langues nationales.

 

Encore insatisfaits, le Gouvernement s’attaqua à l’armée en 1987 pour parer à toute résistance éventuelle. Celle-ci sera purgée de ses éléments négro-africains sous le prétexte fallacieux d’un coup d’Etat chimérique inventé pour les besoins de chasser les noirs. Trois condamnations à mort furent prononcées et exécutées en violation des règles les plus élémentaires des droits de l’homme. Nonobstant sa tradition démocratique établie depuis belle lurette, le Sénégal fut accusé à tort de soutenir des putschistes n’existant que dans les chimères des forces chauvines. Ce cycle de répressions violentes allait ébranler durablement la conscience collective des mauritaniens. Désormais, jusque dans la grande muette, on doute de pouvoir sauver la république en cas de graves dérives du pouvoir politique.

 

Le deuxième recensement de 1988 apportera une brique supplémentaire à l’édifice construit par les forces chauvines du pays. Au cours de ces opérations, tous les négro-africains âgées de plus de cinquante ans ne furent pas recensés sous le prétexte fallacieux et calculé de leur origine sénégalaise décrétée par les concepteurs de la politique beydane.


- LES DEPORTATIONS


Pour peaufiner sa politique d’arabisation et procéder à une sanglante épuration ethnique, les autorités racistes de Mauritanie profitèrent de l’incident de Diawara, (au cours duquel deux paisibles sénégalais furent tués), pour assassiner, torturer, violer et déporter des milliers de négro-mauritaniens au Mali et au Sénégal. Avec plus de cent vingt mille négro-mauritaniens vers le Mali et le Sénégal.

 

Dans le lot, figuraient des intellectuels, des fonctionnaires, des hommes d’affaires, des syndicalistes, des ex-militaires, des élèves, des enfants, des femmes et des personnes suspectées de sympathiser avec l’opposition radicale, des paysans et des éleveurs qui arrivèrent par les voies terrestres après avoir été déchus de leurs nationalités et dépouillés de leurs immenses troupeaux par les hordes au service d’Ould Taya.

 

Devant la pression d’une communauté internationale, interloquée par autant d’ignominie, les autorités mauritaniennes se justifieront en arguant que les expulsés ont acquis de manière frauduleuse la nationalité du pays. La légèreté d’une telle réponse émanant d’autorités promptes à jouer aux fiers à bras émeut l’opinion qui constate l’arrivée massive des populations chassées. Des villages entiers étaient dépeuplés et aussitôt repeuplés et rebaptisés de noms à résonance beydane ( maures blancs).

 

En dépit de résistances sporadiques, il y eut des milliers de noirs tués de sang-froid sur les berges du fleuve Sénégal et à la sortie des villages de l’autre rive devenue infréquentable.

 

Les recettes utilisées par les tortionnaires dépêchés par le Président Ould Taya sont effroyables. Elles dépassent même les limites du cruel et du dégradant : des pères et des mères furent exécutés devant leur progéniture, des femmes furent violées en présence de leurs rejetons et de leurs époux, des hommes furent publiquement castrés, des seins de femmes furent amputés, des notables furent humiliés à vie devant leur protégés, des fosses communes cernèrent la plupart des villages et des exécutions sommaires endeuillèrent au quotidien des collectivités entières impuissantes et hagardes devant la folie du Colonel de Nouakchott qui supervisait depuis son piédestal toute les opérations. Cette épuration s’est poursuivie jusque dans les années 1990 et 1991 en touchant surtout les éléments négro-mauritaniens de l’armée.


- SITUATION DES REFUGIES MAURITANIENS AU SENEGAL
Dans la deuxième quinzaine du mois d’avril 1989, les premiers contingents de déportés arrivent au Sénégal. Les premiers arrivent par pont aérien alors que les suivants empruntent les voies terrestres et fluviales. Trois cent quarante (340) camps de réfugiés furent installés le long de la vallée du fleuve.

 

La déportation ébranle les expulsés et les populations accueillantes. L’équilibre socio-économique et écologique de la zone est gravement rompu.

 

Par milliers, les noirs des zones sud débarquent, chassés comme des chiens atteints de rage par les autorités de Nouakchott.


L’accueil de la population sénégalaise et son gouvernement est spontané.

L’Etat sénégalais a déployé une grosse logistique pour assister les populations sinistrées. Un plan d’urgence de trois mois fut décrété par les autorités de concert avec le CICR, la Croix Rouge Internationale et d’autres organismes afin de juguler une probable catastrophe humanitaire.

 

Face au nombre croissant des déportés échouant sur les berges du Sénégal, les autorités, en dépit de leur bonne volonté, furent vite dépassées par la tournure des événements. Prenant ses responsabilités, le gouvernement de l’époque lance alors un appel à la Communauté Internationale pour une aide urgente et conséquente.

 

Cet appel reçu un écho favorable de la part des pays arabes qui se signalèrent les premiers par la spontanéité de leur réaction et par le volume de leur contribution. Des pays occidentaux suivirent leur sillage et apportèrent des aides variées par le canal de l’UNHCR, de « Médecins sans Frontières »et de « Médecins du Monde », etc.

Cette phase d’urgence sonne le commencement des enregistrements des déportés mauritaniens, des rapatriés sénégalais et des autres ressortissants de la sous-région qui n’avaient pas échappé à la folie raciste du régime mauritanien.


- LA PHASE D’IDENTIFICATION


Dès l’entame du mois de septembre 1989, le gouvernement du Sénégal procède à l’identification des réfugiés mauritaniens et rapatriés sénégalais sur l’ensemble du territoire national. Des récépissés de dépôts pour une demande de cartes d’identités de réfugiés seront délivrés et elles seront valables pour trois mois renouvelables. La série des « 600 » a été omise aux archives de la DAF (au Ministère de l’Intérieur). Ce document servira au HCR de base pour distribuer des vivres aux réfugiés mauritaniens. La dotation alimentaire fut de 15 kg de sorgho, de 3 kilos de riz, de 0,6 litre d’huile, de 1,5 kg de sel, de 0,25 kg de poisson sec par personne et par mois jusqu’à l’an 1992 revue à la baisse, l’assistance sera arrêtée définitivement en décembre 1995.


- LE DESENGAGEMENT DU HCR


En décembre 1995, les réfugiés mauritaniens furent abandonnés à eux-mêmes par le HCR qui s’est désengagé sur les plans alimentaire, médico-social et social. Selon l’organisme humanitaire en charge des réfugiés, la responsabilité revient aux politiques sous-régionales et aux bailleurs de fonds. En d’autres termes, la mesure cachait une volonté de geler l’assistance pour contraindre les réfugiés à rentrer clandestinement dans leur pays. La main des autorités mauritaniennes n’est pas étrangère à une telle décision.

 

En dépit du retour en catimini de quelques réfugiés instrumentalisés, le trébuchement n’a pas fonctionné aussi heureusement comme l’escomptaient ses initiateurs ; des milliers de réfugiés stationnent toujours sur les berges du fleuve Sénégal et exigent un retour organisé. L’arrêt de l’assistance a engendré divers problèmes au sein de la communauté des réfugiés mauritaniens. On peut citer entre autres :

- un nombre élevé d’enfants malnutris
- la rupture de la scolarité de milliers d’élèves
- une enfance abandonnée aux travaux dégradants et à la délinquance juvénile
- la fermeture des cases de santé
- l’absence de ressources pour accéder aux hôpitaux.

Les nombreux cas de décès sont essentiellement dus au paludisme à la tuberculose à la poliomyélite, à la rougeole, à la bilharziose et à la malnutrition dans les couches les plus vulnérables, notamment les femmes, les handicapés physiques et les enfants.

Les femmes en état de grossesse manquent de soins prénataux et des suivis médicaux indispensables. Plusieurs d’entre elles continuent d’être les victimes de nombreuses complications emportant aussi souvent leurs enfants à peine arrivés dans les nervures de la vie.

Entre autres conséquences :

il faut citer les heurts entre réfugiés et autochtones à propos de l’occupation, de la gestion et de l’exploitation des espaces et des ressources disponibles

l’absence de délimitation des camps qui a conduit quelques autorités locales à récupérer certains espaces jadis gérés par les réfugiés pour les remettre aux autochtones au mépris des principes du droit humanitaire international (cas de Ourossogui, Bokidiawé, Dodel)

il faut noter aussi les pressions exercées sur des réfugiés pour les contraindre à la naturalisation

des autorités poussent la démesure jusqu’au non respect des récépissés de dépôt pour une demande de cartes d’identité de réfugiés, détenus par les réfugiés. Ainsi, ces pauvres populations sont exposées aux tracasseries administratives, à l’humiliation et même au rackettage.


- L’ASPECT JURIDIQUE
Dans la foulée de la déportation et de l’installation des réfugiés sur le territoire sénégalais, le pouvoir d’alors avait pris un certain nombre de mesures pour faciliter la présence des expulsés sur le sol sénégalaise et pour donner une assise légale à leur existence.

 

Le Sénégal n’a fait en vérité que respecter les conventions qu’il a ratifiées pour rester dans la droite ligne de son option démocratique irréversible.

Se conformant donc à ses engagements internationaux, l’autorité sort le décret n° 891582 du 30 décembre 1989 modifiant le n° 78484 du 05 juin 1978 publié au journal officiel n° 5338 du 17 mars 1990. Les réfugiés ont toujours bénéficié par ces différents décrets de récépissés de dépôts de demande pour carte d’identité renouvelable de trois mois de 1989 à 1999. En février 2000, l’Etat du Sénégal entame l’opération d’identification des réfugiés sur la base des conventions de l’OUA et de Genève. L’opération n’ira pas jusqu’à son terme pour cause d’élection présidentielle et sera programmée pour mai 2000 à Dagana.

 

A cette date, le Préfet de la localité informe les réfugiés, les techniciens et les officiels du HCR que le Ministère de l’intérieur vient de prendre la décision du report de l’identification jusqu’à nouvel ordre.
Dans la même sillage, le gouvernement sénégalais refuse d’accorder la reconnaissance juridique à des associations de réfugiés mauritaniens à caractère humanitaire.

 

A ces frustrations, viendra s’ajouter l’interdiction de célébrer la journée mondiale des réfugiés, entrepris par les dites associations, au cours des années 2001, 2002 et 2003 dans les départements de Podor et de Matam et principalement dans les localités de Médina Moussa, de Dioly, de Ngawlé et de Nabadji Civol et puis en 2006, l’arrestation de quatre réfugiés suite aux manifestations lors de la conférence de presse de Ely Ould Mohamed Wall.

 

Après l’interdiction de manifester en 2001, le journal télévisé de 20 h 30 du 20 / 06 de la même année diffusait un élément tiré des archives et daté de 1994 montrant des femmes réfugiées chantant et dansant tout en louant la générosité du HCR et du Gouvernement du Sénégal.


- LA REACTION DES REFUGIES MAURITANIENS
Réagissant à l’arrêt des opérations d’identification les réfugiés mauritaniens ont organisé un séminaire au terme duquel un document est libellé puis remis aux autorités dans le but de les alerter sur la situation catastrophique et précaire qu’ils vivent.

 

La réaction des autorités sénégalaises se révélera fort timide. Quelques mois après l’étude du document, un bureau est ouvert au Ministère de l’Intérieur pour prendre en charge les problèmes inhérents aux réfugiés mauritaniens. Hormis cette mesure, rien de concret n’a été entrepris pour solutionner les problèmes majeurs exposés dans ledit document.

 

Depuis plus d’une décennie, les réfugiés mauritaniens au Sénégal sont alors encliquetés dans une grave impasse. A la léthargie du gouvernement presque amnésique, vient s’ajouter, une volonté affichée de pourrir la situation en ménageant le voisin sur l’autre rive. Tous les efforts consentis par les réfugiés pour signaler leur triste sort ont été vains. Réagissant à cette attitude de défiance, les réfugiés mauritaniens dans leur unanimité observèrent les 02 ; 03 et 04 février 2005 une grève de la faim qui n’est qu’un prélude à d’autres combats pour sensibiliser l’opinion sénégalaise et internationale sur leur drame quotidien.


- LES PERSPECTIVES
La question des réfugiés mauritaniens est un véritable problème politique. Aujourd´hui les mauritaniens déportés au Sénégal et au Mali exigent un retour assorti de conditions: que la Mauritanie ne veut pas prendre en compte :

 

- la reconnaissance de leur citoyenneté mauritanienne.
- le retour organisé sous l´égide du HCR demeure une priorité.
- la restitution de leurs biens
- le rétablissement dans tous leurs droits.-la garantie de sécurité une fois dans leur pays.

D’ailleurs, il est inutile de préciser que ces réfugiés n’ont jamais demandé à quitter leur pays, encore moins des "aventuriers".

Cependant en 1989, l’Etat de la RIM avait nié d’avoir déporté ses propres citoyens et comme l’a repris Ely Ould Vall, lors de sa conférence à Dakar .

Mais en fait, il y a eu bel et bien des déportations des mauritaniens de façon massive par les forces de l’ordre.

 

Mieux, lors de sa 30ème session, la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples tenue en 2001 à Banjul (République de Gambie), le Consul Mauritanien a confirmé cette déportation en refusant toutefois l’idée d’un retour organisé sous l’égide de la Communauté Internationale et du Gouvernement du Sénégal.

 

Le Fond du problème réside dans le règlement global de la question nationale en Mauritanie. Cette situation assainie supprimerait le « phénomène réfugié ». A défaut de quoi la Mauritanie constituera sans aucun doute une source permanente d´instabilité sous – régionale et régionale.

 

Il importe que les autorités mauritaniennes comprennent que l´édification d´une Mauritanie prospère et stable se fera par et avec tous ses fils et filles ou ne sera pas.

 

Dakar le 09 / 04 /2006
Le Collectif des Associations des Réfugiés Mauritaniens au Sénégal (LE CAREMS).

 

Le grand exode des Noirs mauritaniens. JEUNE AFRIQUE .

 

De notre envoyé spécial
Zyad Liman.

 


Le long du fleuve Sénégal, de Rosso, à l'Ouest, jusqu'à Bakel, à l'Est, près de la frontière malienne, ils étaient déjà, fin mai, près de quinze mille, venus de Mauritanie. Ils sont partis    parce qu'ils ont été  expulsés ou, tout simplement, parce qu'ils avaient peur.
Zyad Liman  a rencontré ces réfugiés, recueilli leurs témoignages et constaté, sur place, que leurs rangs ne cessent de grossir. La question, dès lors, ne peut  être posée : s'agit-il là de l'amorce d'un déplacement massif  des populations noires mauritaniennes ?   

   

Le fleuve Sénégal, frontière entre le Sénégal et la Mauritanie, est étrangement calme. Pas de trafic, pas de  bateaux, plus de commerce. Seules quelques pirogues de pêcheurs, côté   Sénégal, s éloignent prudemment à quelques mètres du rivage. La contrebande, autrefois féroce, entre le Sénégal et la Mauritanie n’est plus qu'un souvenir. La ville de Rosso est à moitié sénégalaise, à moitié mauritanienne. Coupée en deux par le fleuve, cet ancien haut lieu de la contrebande entre les deux pays est redevenu  un village sans grande importance. La rive sénégalaise, au poste frontière à la sortie de la ville, les douaniers ne cachent plus leur ennui : « Depuis que les Mauritaniens sont partis et que la frontière, il n'y a plus rien contrôler... »

 

Le débarcadère, autrefois si animé, est déserté. Les petits commerçants du coin sont déjà partis chercher fortune sous d’autres cieux- Seuls signes d’activité, La tente de la Croix Rouge et l’attroupement devant le poste de douane, au bord du fleuve. Nous sommes le 31 mai. A l’intérieur, au moment où nous arrivons un homme et une femme noirs. Ils viennent de traverser le fleuve - le couple est interrogé par trois douaniers.
- D'où venez-vous ?
- De Nouakchott
- Comment êtes-vous venus ?
- En camion, jusqu'à la rive.
- Quel est votre nationalité ?
- Mauritanienne.

Le couple n'a plus rien, hormis les vêtements qu'il porte. L'homme précise :
« On a même pris mon chapelet et les boucles d'oreilles de ma femme ».
Le douanier nous montre le cahier des arrivées. C’est un registre en trois colonnes prévues spécialement pour les Mauritaniens noirs expulses.

Les rapatriés sénégalais sont inscrits sur un autre registre. Sur la colonne de droite on trouve les noms, la colonne du milieu mentionne les fonctions exercées en Mauritanie et la dernière colonne précise k montant des biens confisqués. La mention - totalité » y apparaît plus d'une fois.


On trouve sur la liste un chef de division de la Sonader (Société nationale de développement rural), des personnels hospitaliers de Nouakchott, dont un chef de service, plusieurs agents des douanes, des secrétaires à la présidence de la République, des officiers de police...

 

Le douanier sénégalais ajoute : « Nous avons accueilli ici jusqu'à cinquante Mauritaniens noirs par jour, expulsés de leurs pays». Au centre d'accueil, à quelques mètres du débarcadère, nous dénombrons une quarantaine de personnes, qui attendent là qu'on leur indique une destination, un endroit où ils pourront commencer une nouvelle vie. Aucun de ceux avec qui nous nous sommes entretenus n'était venu auparavant au Sénégal.

 

Dans le groupe, nous trouvons deux militaires de l'Armée mauritanienne. Des officiers. L'un a été blessé par les balles du Front Polisario, il y a dix ans. Il montre sur sa cuisse droite l'estafilade laissée par un projectile. L'autre, présent au centre depuis le 20 mai, est lieutenant et s'exprime beaucoup plus facilement en arabe qu'en français : « Dans ma caserne, Akjoujt, au nord de Nouakchott, les officiers maures ont mis aux arrêts tous les officiers noirs. Nous sommes accusés de trahison, d'appartenir au FLAM (Front de Libération des Africains de Mauritanie), ou encore d'avoir des liens avec le Sénégal. J'ai passé vingt jours au poste de police de la ville. Puis on m’a mis dans un camion, à destination de la frontière sénégalaise.

 

Selon lui, et ce témoignage n'est pas isolé, la moindre trace d'un lien avec le Sénégal, une correspondance par exemple, peut motiver l'expulsion.  Un commerçant de Rosso-Sénégal nous raconte l'histoire d'Idrissa Wade.
Idrissa était l'imam de Rosso-Mauritanie et conseiller municipal de la ville. La famille est mauritanienne depuis des générations. Selon plusieurs témoignages concordants, il a été expulsé de Mauritanie, avec une partie de sa famille, le 28 mai. Ses papiers d'identité lui ont été confisqués et déchirés. «Le plus absurde, ajoute le commerçant, c'est que ses deux fils, footballeurs bien connus à Nouakchott, jouaient un match à Bamako et ne savaient même pas que leur père était expulsé... »

 

De Rosso à la ville de Ndioum, 140 km similaires. Tout le long du fleuve, les habitants des villages mauritaniens traversent, le plus souvent sans rien emporter, vers la rive sénégalaise.

 

A quelques kilomètres à  l'est du complexe sucrier de Richard Toll, nous avons pu assister au débarquement de plusieurs dizaines de personnes qui venaient de traverser avec quelques valises. « Harcelés », disaient-ils, ils avaient préféré fuir.

 

Pour le moment, une grande partie de ces transfuges est composée d'éleveurs Peulhs, auxquels on a confisqué troupeaux et nourriture. Dans la région de Dagana, au Sénégal, ils se sont regroupés dans des abris de fortune, sur plusieurs kilomètres, le long de la route.


Leur unique rempart contre les vents de sable et la chaleur est constitué de trois branchages et d'un peu de toile. Les témoignages sont souvent accablants : « Ils se sont d'abord attaqués aux éleveurs nomades, puis aux villageois ».

 

Les Haratines, qui se considèrent comme des « Maures noirs » et qui ont joué un rôle particulièrement actif lors des sanglantes émeutes d'avril à Nouakchott, « précédent souvent les militaires ou les gendarmes dans les villages », soulignent ces réfugiés. Ils menacent les habitants, saisissent tous les biens avant de les forcer à traverser le fleuve ».

 

Au nord de Thillé-Boubacar, un groupe de Peulhs, prévenu par un habitant d'un village voisin, a réussi à faire traverser son troupeau. Les bêtes se sont disséminées dans les champs alentour. Le chef du groupe raconte qu'ils ont dû se battre contre des Haratines, venus en pleine nuit, pour protéger leurs biens. « Nous avons eu des blessés, mais personne n'a été tué ».

 

Plus on voyage vers l'Est, plus la situation est tendue. Près de trois mille personnes ont été regroupées au camp de Démet. La Croix-Rouge, très active dans la région, a ouvert un camp-hôpital, quelques kilomètres plus loin, à Ndioum, pour prendre en charge ces réfugiés. Les premiers expulsés qui s'y sont regroupés viennent tous du même endroit de la Mauritanie, la bourgade de Tidjikja, à plus de huit cents kilomètres au Nord. Ils se sont organisés et ont élu un président, professeur de français au collège de la ville. II a pour «adjoint », l'inspecteur des Eaux et Forêts de la localité.

 

Voici leurs témoignages : « Nous étions en majorité des fonctionnaires, détachés dans cette région essentiellement peuplée de Maures.Vers le 6 mai, nous avons été convoqués chez le gouverneur de la région. On nous a demandé d'amener des dossiers prouvant notre nationalité mauritanienne. Ces dossiers ont été immédiatement saisis. Nous avons été retenus dans un camp militaire pendant deux jours. Le 8 mai, on nous a demandé de retourner au travail. Entre-temps nos maisons avaient subi une perquisition en règle. A partir du 10 mai, nous avons été à nouveau convoqués, un par un, par la police de la ville. Nous étions censés passer devant une commission spéciale.

 

Ces commissions, chargées de statuer sur la nationalité, sont composées d'officiels mauritaniens, mais aussi de volontaires civils. N'importe qui peut en faire partie. Ses membres se montrent particulièrement zélés. A partir de ce moment, nous avons été placés en détention.
Fin mai, la plupart des fonctionnaires Négro-mauritaniens de la région étaient en prison.».


« Nous avons dû traverser le fleuve à la nage.
Les Sénégalais nous ont recueillis en pirogue. »


Le 30 mai, les gendarmes et les militaires sont allées en ville  pour chercher nos femmes et nos enfants, qui n'ont rien pu emmener avec eux, ni bagages ni biens, rien que les habits qu'ils portaient. On nous a mis dans des camions-bennes.

 

Nous sommes sortis de la ville escortés par le  gouverneur, par des militaires et par le chef de la gendarmerie. Nous avons roulé pendant près de 24 heures, la plupart du temps de nuit


A Bogué, au bord du fleuve, on nous a fait traverser la ville, pratiquement nus, après une nouvelle fouille en règle. Impossible de conserver la moindre pièce, le moindre document, le moindre vêtement de quelque valeur.

 

 Ils ont voulu nous faire traverser le fleuve à la nage. Ce sont des sénégalais qui sont venus nous chercher en Pirogues. »  L'ex - inspecteur des Eaux et Forets raconte que le commissaire de la ville, Djallo Ibrahim, et son adjoint, Sy Samba, tous les deux Négro-mauritaniens ont été démis de leurs fonctions et emmenés à Nouakchott. Pour enquête. « Ils ont fait montre de trop de zèle dans la protection des Noirs de la ville ». Le même sort avait, dit-il, été réservé au responsable régional de la météorologie, l'ingénieur Gako Sylla. Le groupe n'a plus eu aucune nouvelle d'eux. Un fonctionnaire, Abdoulaye. est le seul membre du groupe à avoir réussi à conserver ses papiers d'identité, en les dissimulant à l'intérieur de sa ceinture. Le président du camp et son adjoint ne veulent pas donner leurs noms, ni être pris en photo, par peur des représailles.


L'inspecteur des Eaux et Forêts a été expulsé sans sa famille. Il n'a pas de nouvelles de sa femme et de ses trois enfants.

 

Même situation à Rosso, où un petit commerçant gambien appréhendé à Nouakchott, alors qu'il allait poster une lettre, attend des nouvelles de sa femme et de ses enfants. Le regard pointé sur le débarcadère, il s'exprime dans un français hésitant II est à l'affût de la moindre nouvelle. Il est extrêmement difficile d'avoir une évaluation précise du nombre de Mauritaniens expulsés de leurs pays. Un grand nombre d'entre eux n'ont pas encore été comptabilisés, d'autres ont été pris directement en charge par la population locale. Les estimations les plus prudentes de la Croix-Rouge et celles, concordantes, du HCR (Haut Comité des Nations unies pour les réfugiés), faisaient état, début juin, d'un minimum de quinze mille réfugiés.

 

Sur place, sur la rive sénégalaise, la situation est particulièrement précaire.


Les expulses ne survivent que grâce à la générosité de la population locale et aux efforts des ONG, en particulier ceux de la Croix-Rouge. Un peu partout les Sénégalais se sont organisés pour les aider, en collectant du riz, de l'argent, et en leur offrant un gîte. Cet afflux de réfugiés, après la vague des rapatriés sénégalais, a mis les villages et les villes du fleuve au bord de l'asphyxie économique. La nourriture est insuffisante et les faibles structures médicales locales sont débordées. Les premiers élans de solidarité passés, des affrontements ne sont pas à exclure entre agriculteurs sénégalais et éleveurs peulhs de Mauritanie qui ont réussi à sauver leurs troupeaux.

 

Un peu partout dans la région la fièvre monte. La discrétion du gouvernement sénégalais, soucieux de ne pas envenimer une situation déjà fort tendue, est ouvertement critiquée par les habitants du fleuve qui y voient plus qu'un signe de mollesse. Plus grave encore paraît être la « racialisation » du conflit, côté sénégalais. A la grande sucrerie de Richard Toll, à une dizaine de kilomètres de Rosso, un cadre sénégalais ne cache plus sa fureur : « Ce que nous font les Maures est impensable. Et cela fait trop longtemps que cela dure. Il va falloir que l'on réagisse, avec ou sans Dakar!»

 

Un représentant en matériel agricole de la région raconte: «J'avais trois commandes de tracteurs dans la région du fleuve. Finalement je n'en ai vendu que deux. Les villageois m'ont expliqué qu'ils voulaient garder l'argent pour acheter des armes... » •

 

Jeune Afrique N° 1485, 21 juin 1989.

 

 

 

 

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