En Mauritanie, c'est les anti-esclavagistes qu'on emprisonne

En Mauritanie, ce ne sont pas les esclavagistes qu'on emprisonne. Ce sont les militants contre la traite des hommes, des femmes et des enfants que l'on jette au cachot.

 

Célèbre et charismatique militant anti-esclavagiste, Biram Abeid, a été condamné le 20 août en appel à deux ans de prison ferme ainsi deux autres activistes. Ils viennent de faire appel devant la Cour Suprême. Sans illusion. Car ce sont les arabo-berbères, "les "blancs", détenant tous les leviers du pouvoir, politique, militaire et judiciaire, qui soumettent et exploitent la communauté haratine à la peau noire, esclaves ou descendants d'esclaves (près de 50% de la population).

 

Le régime mauritanien est soutenu par l'Occident

 

Lauréat du prix des droits de l’homme des Nations unies en 2013, Biram Abeid, descendant d'esclave, a été accusé "d'appartenir à une organisation non reconnue". Et pour cause. Les autorités refusent d'enregistrer son association, l'Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA). Ce militant pacifiste des droits de l'homme est aussi accusé de "rébellion" et "d'appel à la haine" pour avoir organisé des manifestations visant à faire libérer des esclaves.

La confirmation de la sévère condamnation [de Biram Abeid] montre clairement que la Mauritanie n'a pas l'intention de mettre fin à la répression contre les défenseurs des droits humains", a affirmé Amnesty International.

 

Depuis sa cellule, le militant abolitionniste appelle à boycotter le régime mauritanien soutenu par l'Occident, et par la France, en raison de sa lutte contre l'islamisme dans la zone Sahara-Sahel.

 

Les dirigeants de l’Union européenne et des États-Unis entretiennent des liens étroits avec le gouvernement de Mauritanie," écrit-il.

"Depuis ma sinistre cellule, je les appelle à mobiliser tous les moyens légaux et diplomatiques, y compris la suspension de toute aide financière, pour inciter le gouvernement à arrêter la répression et agir réellement pour éradiquer l’esclavage” (lettre complète à la fin). Une pétition de soutien a été signée par près d'un million de personnes.

Le dernier pays du monde à abolir l'esclavage

 

Le 11 août dernier, la Mauritanie, qui a été le dernier pays du monde à abolir l'esclavage en 1981, vient d'en faire "un crime contre l'humanité", puni de 20 ans de prison ferme contre cinq à dix ans d'emprisonnement auparavant. Mais les lois précédentes contre l'esclavage n'ont jamais été appliquées. La Mauritanie est le pays qui a le plus fort taux d'esclaves au monde.

 

Les esclavagistes agissent en toute impunité. Les jeunes filles servent d'esclaves domestiques et sexuelles, souvent violées par les mâles de la famille dès l'âge de 12 ans. Les enfants du viol sont considérés comme la propriété des maîtres, séparés de leur famille dès leur plus jeune âge, mis au travail ou revendus. Une association de femmes a récemment dénoncé une traite d'esclaves, de plusieurs centaines de jeune femmes haratines, entre la Mauritanie et l'Arabie saoudite.

Jean-Baptiste Naudet


 

Lettre ouverte de Biram Dah Abeid, président d’IRA Mauritanie, depuis la prison civile d’Aleg le 20 août 2015 :

 

"Je m’appelle Biram Dah Abeid. J’ai voué ma vie à la lutte contre l’esclavage, l’impunité et l’injustice. C’est une promesse que j’ai faite à mon père, qui a épousé une esclave et a vu sa famille déchirée par l’esclavage. Aujourd’hui, je vous écris du fond d’une prison dans laquelle j’ai été jeté pour avoir appelé à la fin de cette pratique cruelle. Mon pays, la Mauritanie, a le pire problème d’esclavage de la planète. La majorité des esclaves sont des Haratines (nom donné aux esclaves et anciens esclaves), communauté représentant 50% de la population mauritanienne. Les bébés naissent sous la coupe de leurs maîtres, et sont contraints de les servir toute leur vie. En octobre 2008, j’ai pris la décision de créer IRA Mauritanie (Initiative de Résurgence pour le Mouvement Abolitionniste), une association indépendante, pacifique et non violente dont le but premier est de délivrer notre pays du fléau de l’esclavage.

 

Malgré le soutien de la communauté internationale, nos nombreux sit-in et nos manifestations pacifiques, notre organisation, l’IRA Mauritanie, n’est toujours pas reconnue par le gouvernement de Mauritanie. Au contraire, nos membres ont été harcelés, torturés, jugés, condamnés et emprisonnés pour appartenance à une organisation illégale. Je suis moi même derrière des barreaux depuis novembre dernier, avec mon adjoint Brahim Bilal. C’est la troisième fois que l’on me jette en prison pour avoir dénoncé l’esclavage.

 

Le gouvernement a adopté des lois qui menacent toute personne investie dans l’exploitation d’esclaves de sanctions, mais en pratique il ne fait que piétiner nos efforts pour mettre fin à l’esclavage. Mon gouvernement veut me réduire au silence, et me diabolise, me persécute, me jette en prison, et espère me voir abandonner et quitter le pays. Néanmoins je refuse de céder à leur chantage. Pour mettre un terme à cette souffrance, il nous faut plus que des déclarations de la communauté internationale: nous avons besoin d’actions fortes. Les leaders de l’Union européenne et des Etats-Unis d’Amérique entretiennent des liens étroits avec le gouvernement de Mauritanie

 

Depuis ma sinistre cellule, je les appelle à mobiliser tous les moyens légaux et diplomatiques, y compris la suspension de toute aide financière, pour inciter le gouvernement à arrêter la répression et agir réellement pour éradiquer l’esclavage, ainsi que le racisme et l’exclusion qui le sous-tendent. Je refuse de jeter l’éponge. Je refuse d’être réduit au silence. Je refuse de me soumettre au dogme qui légitime l’exploitation de l’esclavagisme ici. Je refuse d’abandonner mon pays et ceux dont la vie est ruinée par l’esclavage. Aujourd’hui, j’appelle le monde à soutenir notre lutte pour la liberté."


(Le Nouvel Observateur 24/08/15)

 

Source:africatime.com

 

 

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