D’où vient l’apartheid racial en Mauritanie ?

Tout le monde a entendu parler de l’apartheid en Afrique du sud. Il est étrange qu’au moment même où le monde capitaliste s’émerveillait d’avoir pu en finir avec l’apartheid sud-africain sans révolution sociale, à la fin des années 80, un nouvel apartheid contre les Noirs frappait en Mauritanie, sans d’ailleurs que cela fasse trop de bruit ni n’enclenche une quelconque réprobation dans le reste du monde.

 

Au point qu’aujourd’hui peu de gens ont entendu parler du régime raciste de Mauritanie et qu’aucun gouvernement ne dit un mot pour le réprouver…

 

En 1988-89, la Mauritanie, qui n’avait pas encore connu une telle politique dans le passé, est tombée sous la coupe d’un régime raciste anti-noirs violent qui a jeté dehors du pays plus de 160.000 de ses Mauritaniens sur le motif qu’ils étaient Noirs, arrêtant, tuant ou torturant certains d’entre eux, notamment ceux qui avaient des rangs élevés dans l’appareil d’Etat, notamment dans l’armée. Des cadres de la société ont perdu leur poste. Des gens installés ont été déjà bien heureux de sauver leur vie.

 

Des petits paysans ont dû quitter leurs terres et leurs maisons et n’ont pas nécessairement pu revenir. L’ordonnateur de ces crimes racistes et fascistes était le chef d’Etat major des armées qui s’était attribué tous les pouvoirs, le général Ould Taya, venu au pouvoir par un coup d’Etat militaire. Si, en 2005, les classes dirigeantes sont en partie revenues sur la dictature militaire d’Ould Taya, mettant en place une couverture démocratique avec des élections et le multipartisme, elles ne sont jamais revenues sur l’exclusion des Noirs mauritaniens, sur les crimes commis, sur l’apartheid et les autorités entendent actuellement refuser de donner de carte d’identité malienne à des Noirs mauritaniens sous des prétextes divers du genre de parler mal l’arabe ou ne pas avoir de carte de séjour en France…

 

Là aussi, c’est dans le silence médiatique et des organisations quasiment total que les Mauritaniens mènent leur combat au pays comme dans l’immigration…

 

Nous allons essayer de comprendre d’où est venue cette politique violente contre les Noirs qui a frappé d’un seul coup une population qui ne s’y attendait absolument pas. Bien sûr, on pourrait se dire que la faute en est à un clan de l’armée ou à la personnalité de celui qui a pris le pouvoir. Ou encore au clan maure Beydane qui était derrière lui et qui est raciste comme en pleine époque de l’esclavage. Cela suppose qu’une politique de division violente des masses pauvres sur des bases raciales, ethniques, régionales ait été une particularité de la Mauritanie. Or on constate que l’on retrouve une telle politique dans presque toute l’Afrique exactement à la même époque.

 

C’est le cas par exemple en Côte d’Ivoire, en Algérie, au Rwanda, au Gabon, au Mali, au Kenya, etc… Au bout, il y a eu les bains de sang de Moussa Traore au Mali, les guerre civiles de la Côte d’Ivoire à l’issue de la politique opposant nord et sud, musulmans et chrétiens, les habitants du nord état traités de faux ivoiriens. Il y a eu bien sûr, à l’issue de deux années de soulèvement social au Rwanda, la formation d’organisations fascistes avec le génocide que l’on connaît. Après la révolte sociale de 1988 en Algérie, les classes dirigeantes ont favorisé la dérive islamiste pour prendre les masses populaires entre deux feux : le pouvoir dictatorial et les bandes armées islamistes. Sous des formes diverses, les opprimés ont été divisés puis écrasés.

 

Et on constate aussi partout qu’à l’origine de ces politiques de violences fascistes s’appuyant sur une fraction des masses pauvres contre une autre partie, il y a partout la déstabilisation sociale et politique des régimes issus des indépendances avec des masses brutalement urbanisées, s’agglutinant dans les capitales sans y trouver un travail ni une quelconque intégration.

 

La classe dirigeante mauritanienne a eu conscience qu’elle devait faire basculer le pays dans la violence entre pauvres, au risque de la voir basculer dans la violence des pauvres contre le pouvoir. Tous les fascismes ont toujours eu cette origine. Le Rwanda ou l’Algérie, ou encore la Côte d’Ivoire connaîtront, chacun à sa manière, les mêmes basculements dans la violence entre pauvres pour éviter que la lutte des classes fasse basculer le pouvoir des classes dirigeantes.

 

La déstabilisation de la Mauritanie à laquelle l’instauration du racisme d’Etat vise à répondre a des racines à la fois locales et internationales (africaines et impérialistes). Le choix du fascisme en Mauritanie n’est pas le seul produit de la volonté d’un homme, le chef d’état major des armées Ould Taya mais des intérêts des classes dirigeantes menacées par la déstabilisation sociale et politique.

 

Comme en Mauritanie ou au Sénégal, les mouvements de contestation sociale et politique montaient en 1988 comme dans toute l’Afrique. Partout, les gouvernants ont tâché de détourner la colère sociale vers le fascisme, vers l’ethnisme, le régionalisme, les haines régionales et raciales de toutes sortes.

 

La Mauritanie a été de toutes pièces (frontières, état, population, nation) inventée par le colonisateur, surtout soucieux de séparer entre eux les pays du Maghreb et entre eux les pays d’Afrique noire pour mieux les manipuler. Ainsi, le nord de la Mauritanie a été coupé des parties nord de l’Algérie et du Maroc, créant le problème sahraouie et les parties sud de leurs parties correspondantes du Sénégal et du Mali. On a créé ainsi des entités dans lesquelles la relation maures-noires ne pouvait que susciter des affrontements ethniques à l’avenir. Cependant, contrairement aux autres pays en question, l’Etat mauritanien a commencé par associer dans l’Etat des membres des diverses communautés dans un but d’unification nationale.

 

Cette politique ne sera interrompue qu’en 1989 par le coup d’Etat de Ould Taya qui exclura les Noirs de la participation au pouvoir et fera basculer celui-ci dans l’arabo-islamisme. La Mauritanie est pays multi-ethnique et donc multiculturel. S’y côtoient des hassania (beïdanes), fulbé, wolof, soninké et harratines, ces derniers groupes étant des négro-mauritaniens, composante majoritaire du pays.

 

Suivant en cela le modèle néocolonial des indépendances, l’Etat mauritanien a été chargé de créer à la fois une classe dirigeante bourgeoise, de construire une unité nationale factice et de servir de lien avec l’ancienne métropole coloniale. Tout est donc né de l’Etat, tout a dépendu de l’Etat. La place dans l’économie est résultée des liens avec l’Etat et non l’inverse.

 

A l’inverse de ce qui s’est passé pour la France où la bourgeoisie a construit un Etat à sa solde, ce devait être le seul Etat qui allait construire une économie et une classe bourgeoise à sa manière. La seule unité de ce territoire construit artificiellement devait donc être la participation de prétendues élites au pouvoir d’Etat ou plutôt la capacité de l’Etat à décider qui allait faire partie de ces élites bourgeoiso-étatiques…Et cette capacité était chargée de tisser le lien entre les diverses communautés qui occupaient ce territoire et n’avaient pas d’activité commune : des bergers nomades maures aux éleveurs peuls et aux paysans noirs. Les maures comme les noirs avaient au départ accès au pouvoir d’état et la bourgeoisie noire pouvait prospérer dans cette société comme la bourgeoisie maure.

 

Nous avons remarqué que tous les pays d’Afrique sont déstabilisés en même temps : la révolte démarre en Côte d’Ivoire comme au Gabon, au Mali ou en Mauritanie en même temps qu’en Algérie ou au Rwanda. Le point de départ n’est pas les coups d’états, les dictatures, les massacres les fascismes ni l’islamisme. Le point de départ est l’apparition de situations sociales explosives dans les capitales des Etats, devenus les seuls centres de richesse face à la paupérisation des campagnes et à l’effondrement de l’économie fondée sur le nomadisme.

 

Cette dernière est en partie provoquée par la sécheresse du Sahel et aussi par les changements dans l’agriculture à but commercial qui cassent les possibilités de territoires pour les nomades, entraînant des affrontements sans fin. En Mauritanie, en plus des facteurs généraux que nous allons développer ensuite, il faut rajouter que la désertification du Sahel a entraîné la paupérisation des éleveurs nomades maures, leur agglomération en masse dans la capitale, leur exaspération croissante, la montée des mécontentements sociaux et de la colère politique, le risque croissant d’une liaison entre pauvres Noirs et pauvres Maures qui ne pouvait qu’emporter un régime faible, peu enraciné avec une classe dirigeante elle-même peu enracinée.

 

C’est d’ailleurs l’un de ces affrontements entre paysans et éleveurs nomades qui va servir de prétexte à la politique violente d’Ould Taya.

 

Celui qui va devenir le porte drapeau du racisme maure contre les Noirs en Mauritanie ne va même pas se servir d’un incident entre Noirs et Blancs mais entre Noirs, entre peuls nomades et soninkés agriculteurs. Cet épisode ne se déroule même pas en Mauritanie mais au Sénégal, dans un village, non loin de la frontière avec la Mauritanie, ces fameuses frontières artificielles placées entre les familles, celles-ci vivant des deux côtés et se déplaçant sans cesse d’un côté à l’autre. En effet, le fleuve n’est pas une séparation frontalière pour les peuples mais un lien !

 

Cet incident se solde par une intervention militaire violente de l’armée d’Ould Taya sous le prétexte que les nomades peuls sont Mauritaniens et les soninkés agriculteurs sont Sénégalais ! Il s’agit de provoquer volontairement un affrontement entre les deux pays, entre les communautés. La meilleure preuve que le conflit sénagalo-mauritanien n’avait été qu’un prétexte à une politique prévue bien avant est que le pouvoir avait commencé bien avant, en 1988, ses arrestations de membres noirs de l’encadrement militaire.

 

N’oublions pas que le fascisme est la réponse des classes dirigeantes aux menaces révolutionnaires des exploités et des opprimés… On l’a vu en Algérie après le mouvement social de 1988 avec le développement d’une guerre civile violente voulue par le pouvoir. On l’a revu au Rwanda en 1994.

 

Le fait qu’autant de pays aient été déstabilisés en même temps a une autre origine : celle de la politique de l’impérialisme. En effet, en même temps, on a vu des régimes déstabilisés en Afrique, en Asie et dans les pays de l’Est. A l’origine il y a le tournant de la politique internationale de l’impérialisme décidé au milieu des années 1970 face à la crise mondiale de la domination impérialiste (crise du dollar, crise du pétrole, montée ouvrière en Pologne, en Turquie, en Corée du sud et en Afrique du sud, dans tous les anciens piliers de la politique des blocs Est/Ouest).

 

Ce tournant mondial s’est caractérisé par l’abandon des régimes protégés par cette fameuse politique des blocs. Le choix impérialiste américain de l’ouverture mondiale au capital international a signifié non seulement la fin de la politique des blocs mais aussi, en Afrique, la fin de la domination des anciens pouvoirs coloniaux, la fin des aides de la France aux dictatures, l’entrée des anglo-américains dans la chasse gardée française, le début du multipartisme en Afrique face au parti unique qui prévalait dans le pré carré franco-africain. Entre autre, il y a eu la fin de la protection des anciens territoires coloniaux.

 

Cela a permis à la Mauritanie de décider librement qu’elle abandonnait partiellement la France pour rejoindre Arabie saoudite et Qatar, pour s’ « arabiser » et toucher des aides que la France ne lui aurait pas donnée. Cela aussi, c’était la politique d’Ould Taya….

 

Cela a permis aussi aux USA et à la Russie de dénouer conjointement les risques révolutionnaires en Afrique du sud où le prolétariat menaçait d’emporter non seulement ce pays mais d’entraîner dans la révolution tout le continent. Mandela a ainsi sauvé le capitalisme, avec l’aide de Gorbatchev et du parti communiste sud-africain, l’aide aussi des dirigeants des centrales syndicales, et permis ainsi que l’Afrique reste sous la coupe des bourgeoisies, et permis aussi en ricochet… l’apartheid mauritanien !

 

Ce sont les intérêts de la bourgeoisie qui ont mené à l’apartheid en Afrique du sud parce qu’à l’époque la bourgeoisie craignait le prolétariat sud-africain, blancs et noirs unis. Ce sont les intérêts de la bourgeoisie mondiale qui ont fini par obliger la bourgeoisie sud-africaine à abandonner cette forme violente de domination parce qu’elle menaçait leurs intérêts mondiaux. Mais, en Mauritanie, la bourgeoisie a, au contraire, mis en place un régime anti-Noirs violent. Au moment de sa mise en place, elle a instrumentalisé massivement les Maures pauvres contre les Noirs. Et l’Etat est revenu ensuite, en 2005, à sa forme normale de domination mais sans revenir en arrière sur les violences et les crimes réalisés à l’époque. Elle ne le fera pas toute seule.

 

Il n’y a que le prolétariat mauritanien et africain qui peut détruire l’apartheid et l’esclavage en Mauritanie et dans la région.

La question nationale que représente l’oppression spécifique des Noirs en Mauritanie est un élément explosif de plus qui peut permettre de démolir l’édifice d’oppression de ce pays comme de toute la région, à condition que les travailleurs mauritaniens sachent s’unir entre Noirs et Maures, avec les jeunes, les chômeurs, les femmes, entre ouvriers, paysans, pêcheurs et éleveurs…

 

Robert Paris

lundi 24 juin 2013,

 

Flam.

Suivre les Flam sur

Adherer