Les onze jours de Nouakchott (février 1966) première partie

Aux débuts de l'indépendance, plus des trois quarts de la fonction publique mauritanienne sont tenus par des noirs; plus de 80 % dans l'enseignement et les PTT. Ils avaient accepté l'école, parlaient et écrivaient le français. De nombreux Dahoméens qui étaient les commis de l'administration de Dakar à Brazzaville - surnommés les porte-plumes de l'Afrique -sont d'abord expulsés pour laisser place aux nationaux.

Puis se pose le problème de l'équilibre entre Noirs et Maures. Rien de religieux dans cette rivalité: les Toucouleurs sont encore plus pieux musulmans que les Maures chez lesquels quelques pratiques berbères ont subsisté.

 

Elle est ancienne comme le monde, la rivalité entre agriculteurs sédentaires et pasteurs nomades. Elle est économique dans la mesure où en 1965, l'essentiel des revenus en Mauritanie provient d'abord et de loin des salaires de la fonction publique. (Plus tard, l'enjeu sera aussi la production agricole en zone irrigable au nord du fleuve.) Un revenu de fonctionnaire fait vivre une famille, un clan.

 

Pour dégager les postes en faveur des Maures, le gouvernement décide d'augmenter la place de l'arabe dans l'enseignement, à l'oral et à l'écrit, avant de l'exiger pour l'accès à la fonction publique. Les Noirs contre-attaquent en déclarant qu'ils sont majoritaires en Mauritanie, si on ajoute aux Noirs libres du fleuve les Noirs captifs et tributaires des campements et palmeraies; ils exigent donc un vice­ président noir et la moitié des ministres.

 

Au-delà du changement de la constitution, c'est la mise en cause de l'équilibre social. Trois fois le gouvernement mauritanien a solennellement proclamé l'abolition de l'esclavage. C'est dire s'il est vivant. Mais pas comme on se l'imagine en France et pas comme le mot français invite à se le figurer, avec chaînes et marchés (quoique lhama, la " viande"...). « Serviteurs traditionnels», disait la terminologie du temps des colonies. C'est aussi une sorte de sécurité sociale primitive .Un esclave qui travaille en ville, à la construction de Nouakchott, s'il a payé le tribut à son maître, peut retourner chez lui dès la fin du chantier, il sera accueilli et nourri. Le montant du tribut dépend essentiellement des rapports sociaux. Il peut aller de 90 % pour un manœuvre à presque rien si l'esclave est quelqu'un de haut placé. J'ai vu un fils de captif, directeur de cabinet, payer son tribut au Maure qui venait lui rappeler sa généalogie en lui offrant -non un paquet -, une cigarette ! Le directeur de cabinet, s'il perd sa situation, pourra rentrer au campement...

 

 

Les troubles vont commencer au lycée de Rosso au bord du fleuve, lieu de passage avec le Sénégal où les Noirs sont très largement majoritaires, ainsi qu'au lycée de Nouakchott. Grèves, bagarres sanglantes entre élèves. Je suis prévenu par le colonel Troncoso, ancien d'Ecouvillon et numéro deux de l'ambassade d'Espagne, que les Maures font descendre sur la capitale des camions de Harratines et tributaires de l'Adrar, cœur de la Mauritanie maure, « pour donner une leçon aux Noirs ». Pour que cette leçon soit plus spectaculaire encore, ils enverront leurs esclaves contre les Noirs libres très nombreux qui habitent Nouakchott, pour bien montrer:

 

1) qu'ils ne touchent pas eux-mêmes aux Noirs;

 

2) que le calcul de l'élite noire additionnant populations du fleuve et tributaires est tout à fait stupide, puisque la leçon est donnée aux premiers par les seconds. Brusquement tout le gouvernement -oui, tout le gouvernement et le président de la République -quittent Nouakchott pour une visite aussi officielle qu'imprévue au Mali. C'est à la fois le signal et l'alibi. La voie est libre pour le pogrom.

 

(A suivre)

 

Extrait des “Mémoires de 7 vies

Tome 2, Croire et Oser”

De Jean-François Deniau

de l'Académie française

Ambasseur de France en Mauritanie

et doyen du Corps diplomatique

de 1963 à 1966

Editions PLON 1974

 

Flam.

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