Les onze jours de Nouakchott (février 1966) deuxième partie

Très tôt le matin, des groupes de Harratines, vingt ou trente, encerclent les Noirs libres qui se rendent aux bureaux et les assaillent à coups de bâton et de pierres. Un esclave n'a pas le droit de toucher une arme à feu.La tuerie est donc lente. Quand la victime à terre ne bouge plus, les Harratines passent au suivant.

 

Un ambassadeur n'est que pour observer et rendre compte de ses obser­ vations ? Je ne vais pas regarder tuer les gens sous mes fenêtres et à ma porte, les bras croisés, sans intervenir. Je ne demande pas d'instructions à Paris, je réunis à l'am­ bassade les Français disponibles, civils et militaires. Nous avons quatorze véhicules : deux Français et un drapeau par véhicule. Nous sillonnons Nouakchott.

 

A chaque attroupement, nous descendons, drapeau en tête, écar­ tons les Harratines, ramassons le blessé et le ramenons à l'ambassade. Vers 10heures, c'est le drame. Un fonction­ naire noir, craignant pour son fils, va le chercher en classe, armé d'un pistolet. Est-ce l'exaltation, la crainte, la volonté de vengeance ? Il tue d'une balle le premier Maure qu'il rencontre.

 

Dès lors, tout s'exaspère et s'accélère. Il existe une mystérieuse frontière entre tuer à coups de bâton et avec une arme à feu. «On a tiré» est un signal de guerre. Un Français vient me prévenir qu'au ksar la garde nomade (tous bidanes) s'emploie à maintenir les Noirs pendant que d'autres Noirs les assomment et les égorgent. Je rappelle que plus un seul membre du gouvernement n'est présent.

 

A la Présidence, un jeune Maure, directeur adjoint de cabinet, est censé assurer la permanence. Au téléphone depuis le matin avec le chef d'état-major de l'armée, qui est un ami, nous avons mis au point les modalités de l'intervention militaire qui arrêtera le massacre. Encore faut-il qu'un Mauritanien en donne l'ordre. Je prends ma voiture -sans chauffeur -pour rejoindre la Présidence,

(à suivre)

 

Extrait des “Mémoires de 7 vies

Tome 2, Croire et Oser”

De Jean-François Deniau

de l'Académie française

Ambasseur de France en Mauritanie

et doyen du Corps diplomatique

de 1963 à 1966

Editions PLON 1974

 

 

Flam.

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