LES ONZE JOURS DE NOUAKCHOTT (FEVRIER 1966) Quatrième partie

Dans ses affaires il a conservé – souvenir de la légion Azul et du front russe – un pistolet soviétique. Son cuisinier guinéen, qui a peur de rentrer chez lui, dérobe le pistolet de l'ambassadeur. Il est arrêté par une patrouille de l'armée et fouillé. Dans le désert tout est signe. Un pistolet soviétique sur un Noir! L'URSS aurait- elle décidé de changer de politique en Afrique et jouer les Noirs contre les Arabes? Une décision est prise au plus haut niveau: toutes les ambassades seront bloquées et surveillées militairement. Interdiction à quiconque d'y entrer et d'en sortir, sauf à l'ambassadeur lui-même, Escouades de l'armée à la porte. Ainsi seront empêchés les éventuels trafics d'armes sans paraître viser directement l'URSS. Ainsi les étrangers seront suspects des massacres. D'une pierre deux coups.

 

Ce ne sont pas les 55 jours de Pékin, mais les 11 jours de Nouakchott. L'ambassade abrite plus de cent personnes, dont blessés et enfants, à soigner et à nourrir. Mon collègue russe m'appelle pour signaler solennellement au doyen que ce siège des ambassades est tout à fait contraire aux privilèges diplomatiques reconnus par la convention de Vienne. Certes. A lui et aux autres ambassadeurs, j'explique que désormais c'est une affaire de sang-froid. Le gouvernement se veut odieux. Attendons qu'il soit ridicule.

 

Je dois prendre très vite deux décisions très difficiles. Le porte-parole de la colonie française, qui loge en ville, me demande de recevoir à l'ambassade tous les Français qui se sentent menacés. J'ai bien donné asile aux Noirs! Je dis non. Je dis non parce que si les Français se refugient à l'ambassade, leur geste sera compris comme un aveu de culpabilité. Telle est la loi de ce monde. Celui qui fuit devient un gibier que le chasseur peut et doit tirer. Non. Je demande à tous les Français de garder le contact les uns avec les autres en s'organisant discrétement, autour de responsables désignés par immeuble et par quartier. Qu'ils s'assurent d'un téléphone. Si l'un d'eux est le moins du monde menacé, une permanence fonctionne jour et nuit à l'ambassade. Je viendrai moi-même le chercher. Au cas où le téléphone serait coupé, un système de message est prévu.

 

Oui, c'est une affaire de sang-froid. Ne nous comportons pas en coupable, nous serions jugés coupables.

 

Les rapports que j'ai envoyé à Paris n'ont pas dramatisé – plutôt minimisé – les faits. Mon collègue du Sénégal et d'autres sources n'ont pas eu la même reserve. Des voyageurs et des Noirs qui ont pu passer la frontière racontent les horreurs du pogrom. Deux compagnies de parachutistes sont mises en alerte rouge, prêtes à sauter sur Nouakchott pour dégager l'ambassade. Je ne sais plus si c'est par télégramme, téléphone ou les deux, mais je fais savoir à Paris que le seul à pouvoir juger si une intervention militaire est nécessaire pour me sauver, c'est moi. Et je prends l'entière responsablilité de refuser. Ne pas penser à ce qui se passera ensuite, après, quand les parachutistes seront repartis. Pendant onze jours j'ai très peu dormi.

 

L'ambassadeur d'Espagne, involontairement à l'origine de ces événements, va me fournir l'occasion d'en sortir. Comme tout franquiste un peu démagogue à l'égard du monde arabe(il faudra attendre le roi Juan Carlos pour que l'Espagne reconnaisse Israël), il a invité le sous-officier qui gardait son ambassade à se mettre à l'ombre, à la maison. Erreur. Un soir, l'ambassadeur m'appelle. Il eructe tellement de rage au téléphone, il parle un sabir si indigné que je mets un moment à reconstituer l'aventure. Rentrant d'une course à l'extérieur, ila trouvé le sous-officier mauritanien dans son lit. Fumant l'un de ses cigares. C'est le pyjama qui l'indignait le plus (et le fait qu'il s'agissait d'un simple sous-officier). Je lui dis:«Cher Pédro, ne t'inquiète pas, merci»? Et je fonce chez le Président de la République. Sérieux comme un doyen de corps diplomatique, je raconte à Moktar le coup du pyjama. Voilà ce qui arrive quand on déploie la soldatesque au mépris des conventions de Vienne. Bien sûr, je dois faire une protestation officielle et rendre compte dans nos capitales. Les autorités mauritaniennes ne sont pas odieuses, non, ne rêvez plus, elles vont seulement être ridicules.

 

Nous ne sommes dupes ni l'un ni l'autre. C'est un pretexte. Mais je crois que Moktar est assez heureux de saisir lui aussi l'occasion, si burlesque soit-elle, d'en finir avec une épreuve de force xénophobe qui ne pouvait, si elle durait, que se terminer par un nouveau drame. Il prend son téléphone et fait lever toutes les mesures de contrôle des ambassades.Nos parachutistes n'ont pas eu à intervenir. La crise mauritanienne n'est pas finie pour autant.

 

A Zouérate où les cadres français de la Miferma vivent complétement à part dans leur concession, j'ai prévenu les dirigeants qu'ils allaient à l'explosion. Si les ingénieurs ne regardent pas à la dépense pour envoyer un avion chercher une pièce manquante, ils refusent de payer un bon officier d'AI connaissant le caïdat qui recevrait, écouterait, arrangerait. Les juristes de la société, pour éviter que ne se créent des servitudes, font évacuer tous les petits commerces établis à l'intérieur de la concession, Personne à Miferma n'a pensé que ces petits commerces sont tenus par des Noirs harratines qui sont en fait des tributaires appartenant à un chef maure, et que ce chef maure est le patron du syndicat mauritanien de la Miferma!

 

Invraisemblable et incompréhensible pour un ingénieur français. Mais la vengeance du chef maure sera rapide: on compera plusieurs blessés à coups de pelle. En 1968, il y aura plus grave et l'armée mauritanienne devra tirer, faisant plusieurs tués. La naissance d'un Etat n'est pas très différente de celle d'un enfant. Beaucoup de douleurs, de cris, de sang et d'humeurs.

(à suivre),

 

Extrait des “Mémoires de 7 vies

Tome 2, Croire et Oser”De Jean-François Deniau de l'Académie française

Ambasseur de France en Mauritanie et doyen du Corps diplomatique

de 1963 à 1966

Editions PLON 1974

 

 

 

Flam.

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