Les onze jours de Nouakchott  (février 1966) troisième partie

Dans le bureau du jeune directeur adjoint, je sacrifie aux rites de la politesse, parlant d'abord d'autre chose. Mais chaque seconde perdue se compte en morts. Écoutez. Une ville l'on tue fait un bruit qui ne s'oublie jamais. Une sorte de rumeur rauque, de voix enrouée lointaine, d'appel du cœur et des entrailles qui ne parvient pas à passer la gorge, trouée parfois de l'écho d'une détonation. Écoutez. Une ville où on tue, émet, très bas -je n'oublierai pas -une plainte d'animal qui meurt au pied d'un mur, au fond d'un fossé.

 

Je dis au jeune homme: « Je vais rentrer à l'ambassade. Le correspondant de l'AFP m'y attend pour envoyer la dépêche où il racontera au monde entier comment, dans un pays arabe indépendant, l'ambassadeur de France est obligé d'aller lui-même sauver les habitants du massacre. Ou bien -simple.hypothèse de ma part -vous prenez ce téléphone, vous faites 37-28, et vous dites un seul mot au chef d'état-major qui attend :intervenez. Plus de dépêche, puisque les événements seront déjà du passé.»

 

Il prend le téléphone: «Colonel, intervenez De retour vers l'ambassade, je suis bloqué un moment sur la route par un attroupement. Un petit vieillard s'affaire à côté de ma voiture. Je me penche pour regarder. Avec des vieux papiers et quelques bouts de bois, il a allumé un feu sous le moteur. Marche arrière doucement, très doucement. Tout accident serait utilisé comme une provocation.

 

Le lendemain, le Président et le gouvernement reviennent, se lavant les mains de la «punition» qui a tourné au massacre. A l'ambassade plus d'une centaine de Noirs blessés se sont réfugiés. Le chiffre des morts officiellement reconnu est de six. En fait, il est beaucoup plus élevé, il faut sans doute ajouter un zéro.

 

Un longue période de crise vient de s'ouvrir. «Construisons ensemble la patrie mauritanienne», avait dit Moktar... «Nous serons la Suisse de l'Afrique Chaque jour connaîtra son lot de violences, vengeances et règlements de comptes. Le gouvernement, après s'être fabriqué un alibi, cherche maintenant un bouc émissaire. Mon collègue et ami l'ambassadeur d'Espagne va bien involontairement le lui fournir.

(à suivre)

 

Flam.

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