État de droit et projet de société en Mauritanie Conférence prononcée à Orléans, le 1/04/2017

L'idée m'est venue d'évoquer la question de l’État de droit et du projet de société en Mauritanie. Convaincu que c'est l'émergence d'une solution qui doit maintenant nous intéresser. On ne le dira jamais assez, toute dénonciation de l'injustice subie, du racisme d’état est déjà un acte, la parole est résistance dés lors qu'elle n'enveloppe pas un dogme, une vérité éternelle et qu'elle s'intéresse aux conditions concrètes d'émancipation et d'établissement de la justice, aux données particulières. Le contrat de mariage, l’État multinational s'est fissuré et ne fut, aux regards des circonstances historiques, qu'un vœu pieux. La Mauritanie a connu des tensions dés les premières années de son indépendance. Les mots qui nous viennent à l'esprit sont discrimination, arbitraire, sujétion, crimes contre l'humanité dont les déportations de 1989 et tueries de 1991 ont été l'aboutissement.

 

Aujourd'hui, dans cette ville d'Orléans, dans cette assemblée, chaque visage est l'expression d'une lutte, chaque présence est en soi un combat, une affirmation de valeurs comme si nous faisions écho à La République du silence de Jean-Paul Sartre. Il avait vu toute la signification d'une lutte de libération pendant l'Occupation allemande. Il considérait que le cheminot qui transportait un colis piégé, le facteur la lettre qui devait indiquer le point de rencontre, le lieu de réunion, étaient des résistants, des combattants de la liberté. Hommes libres ici, dominés et opprimés là-bas, en Mauritanie. Notre revendication d'égalité, de développement et de défense de nos cultures n'est à travers ce constat un combat d'arrière-garde ni d'irrédentisme identitaire. Elle est bien plus  : une haute idée de la valeur de l'expression culturelle . La géographie de nos destinées collectives traversées par des lignes de fracture, des points de friction appelle au respect de ce qui peut en incarner des lieux de jonction par une mise en perspective du juste  : l'équité nationale.

 

Dans Orphée noir, préface à l'anthologie poétique de Senghor, Sartre notait “  La plupart des minorités ethniques, au XIXème siècle, en même temps qu'elles luttaient pour leur indépendance , ont passionnément tenté de ressusciter leurs langues nationales. Pour pouvoir se dire irlandais ou Hongrois, il faut sans doute appartenir à une collectivité qui jouisse d'une large autonomie économique et politique, mais pour être irlandais, il faut aussi penser Irlandais, ce qui veut dire avant tout  : penser en langue irlandaise  ”. Culture, identité, langue apparaissent alors comme le socle d'appartenance à une nation. Il apparaît alors que c'est au sein d'un sujet collectif que le moi individuel se forme et s'ouvre au monde.

 

Dans une terre disparate où la nature a doté la Mauritanie de multiples richesses minières, halieutiques, vallée fertile le long du fleuve Sénégal, l'histoire a fait cohabiter des populations aux origines diverses. Et il est bien certain qu'à l'instar des autres pays africains les mauritaniens pâtissent de la désinvolture avec laquelle les Européens ont naguère découpé le continent d'après leurs seules convenances et ambitions personnelles sans guère tenir compte des regroupements que l'histoire appelait. D'un côté le Bidane, le blanc, l'Arabo-Berbère, de l'autre des Peulhs, des Soninkés, des Wolofs pour la communauté négro-mauritanienne. Il faut aussi prendre en compte les Hartani descendants d'esclaves jadis “ razziés ” par les chefs de tribus guerrières arabes ou berbères. L'esclavage a été aboli mais sa pratique perdure encore.

Toute la problématique est alors de faire de tous les mauritaniens des citoyens libres et égaux en droits. Spécificité d'une république à mi-chemin entre le Maghreb dont la Mauritanie peine à être membre et l'Afrique noire à laquelle elle appartient en partie. Les difficultés de la Mauritanie sont de se définir comme État multinational. Et Kane Elimane alors ministre du développement en 1966, agrégatif d'histoire à Paris, ancien proviseur du lycée de Nouakchott, ardent leader syndical, évoquant les relations entre Beydanes et Noirs, ne niait pas l'existence de “  forces centrifuges  ” dans la Mauritanie post-indépendante. Mais il était catégorique sur un point  : il ne constatait aucune supériorité marquée d'une ethnie sur une autre  : les têtes de classe sont aussi bien des Maures que des Noirs rétorquait ce haut responsable à un journaliste français.

 

C'est pourtant au sein du système éducatif, à l'occasion d'une réforme, l'obligation désormais imposée aux élèves de choisir l'Arabe comme première langue, avec sept ou huit heures d'enseignement par semaine, que les tensions furent vives. Les élèves noirs se sentaient défavorisés par rapport à leurs condisciples Bidanes et seront contraints de renoncer à l'Anglais qu'ils choisi ssaient volontiers. Une seconde différence se manifestait , à savoir la faible représentation des Négro-Mauritaniens au gouvernement. Des heurts sanglants ont éclaté en 1966, communauté contre communauté. Les Négro-Mauritaniens, s'estimant lésés, accusent le pouvoir de favoriser la communauté arabophone, le décriant d'accentuer des mesures arbitraires, la discrimination.

Se pose ainsi la difficile articulation entre État, peuple et nation. Comment tracer la frontière entre ces entités et les faire interagir  ? Que recouvre les termes de minorité nationale et de droit à l'autodétermination  ? Si le peuple a droit à l'autodétermination au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, c'est à l’État qu'il appartient de garantir aux minorités les droits qui leur sont reconnus, sous le contrôle de la communauté internationale. Attitude ambiguë de l’État mauritanien qui invoque, par opportunisme l'idée de peuple mauritanien, le premier parti unique en fit même une référence absolue dans une pure forme rhétorique par l'appellation de Parti du Peuple mauritanien, tout en répugnant à reconnaître la qualité de nations à des éléments différenciés de la population. Pour notre part nous parlerons de peuple mauritanien en devenir et de vielles nations Peulh, Soninké, Wolof constitutives d'un État en construction.

 

A propos de l’État et du droit à l'autodétermination, certes les différents textes issus des conventions internationales éclairent sur le plan juridique mais ils sont parfois limitatifs et peuvent rester prisonniers du jeu des grandes puissances ou des des intérêts politiques et économiques.Il est vrai que l'on s'appuie souvent sur des textes tels que la Charte des Nations unies, la déclaration de 1960 sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux, la Charte de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) (article 3 paragraphe 2), et de l'Organisation des États américains, l'Acte final de la conférence d'Helsinki sur la sécurité et la coopération en Europe. En particulier, le système régional africain a consacré l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation, adoptant ainsi le fameux principe de l' uti possidetis , la charte africaine des droits de l'homme et des peuples (1981).

 

L'autodétermination se réalise sous deux formes, aussi légitimes l'une que l'autre : l'accession à l'indépendance ou le rattachement à un État préexistant. Dans le cas qui nous concerne, celui de la Mauritanie, Il ne semble pas judicieux d'opter pour l'une ou l'autre solution. La perspective est plutôt celle d'un État fédéral où une dimension centrale se juxtapose avec une large autonomie. La caractéristique essentielle de l'autodétermination dans laquelle s'inscrit notre démarche conserve l'avantage de préserver l'intégrité territoriale de l’État mauritanien dans son caractère multinational. Tout porte à penser que ni l'indépendance ni le rattachement à un autre État ne constitue une solution viable. Il s'agit plus de réclamer le statut de liberté, d'autonomie n'entamant pas l'intégrité territoriale de l’État, en somme il est question d'un État protecteur des nationalités Peulh, Soninké, Wolof, Bambara. Ce qui préserve sa mise en œuvre et évite déboucher dans l'impasse de l'éclatement. Notre situation s'adapte plus au principe de protection des minorités ethniques, linguistiques, culturelles.

 

C'est pourquoi Il n'appartient plus seulement à l’État mauritanien mais à la communauté internationale, en raison de l'internationalisation de la question des droits de l'homme, au moment où la souveraineté absolue des États ne garantit plus la protection de populations particulières, des minorités ethniques. C'est en ce sens de vue qu'Amnesty international, Agir ensemble pour les droits de l'homme du Père Christian de l'Horme dénoncèrent les graves atteintes aux droits de l'homme survenues en Mauritanie. Les accords de Dakar après l'impasse politique issue du coup d’État de 2008 conduite par l'actuel chef de l’État Mohammed ould Abdel Aziz atteste de la prégnance et de la nécessité de la présence de la communauté internationale dans les conflits à l'intérieur des États.

 

Principe de la reconnaissance de droits collectifs, de la garantie des libertés fondamentales de nos nationalités dans un ancrage pluriculturel que conforte par ailleurs la commission des Nations-Unies à travers le pacte international relatif aux droits civils et politiques  dont la substance se résume comme suit “  "Dans les États où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant à ces minorités ne peuvent être privées du droit d'avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion ou d'employer leur propre langue.  ”

 

Expliquant dans un commentaire de la question juive dans l’État allemand, Marx décrivait un État allemand chrétien qui se “  comportait à l'égard du juif qu'à la manière de l’État chrétien, c'est-à-dire par voie de privilèges  ” Dans un jeu de parallélisme l'arabisme intolérant et conquérant instaure en Mauritanie une fracture entre citoyens d'un même État, se mue en un totalitarisme aux accents préférentiels:établir par l'arbitraire et la violence un moule idéologique de discrimination négative faisant du négro-mauritanien l'envers de l'arabité.

L'échec d'une politique de cohabitation de nos nationalités arabe, peulh, soninké wolof amène à pencher pour une autonomie qui permette d'asseoir les droits culturels, collectifs de nos nationalités respectives. C'est justement ce que Sartre appelle la liberté à savoir “  Cette possibilité de décoller d'une situation pour prendre un point de vue sur elle, point de vue qui n'est pas connaissance pure mais compréhension et action  ”

 

Action de compréhension d'abord de ce qu'il est convenu d'appeler la Question nationale sans que cela débouche sur une lutte sans merci des nationalités. Rosa Luxembourg réaffirmait avec force dans son livre La Question nationale et l'autonomie  je me sens chez moi dans le vaste monde partout où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes  ” dans un écho de sensations de particularités nationales, notamment polonaises elle poursuit “  Ma plus forte sensation et la principale, je la dois à cette région d'ici  : des champs de blé, des forêts, une immense plaine et la langue polonaise, les paysans polonais tout autour  ”. Conjonction, concordance et non opposition des registres national et de solidarité entre nationalités et États faisait reconnaître à celle qui acquit la nationalité allemande par un mariage blanc “  la nécessité de créer des écoles juives dans une Pologne autonome et démocratique, pour ceux qui s'estiment Juifs avec une majuscule, se reconnaissent comme appartenant à la nation juive  ” . Ainsi la pluralité des nations, des identités diverses doit être un principe de reconnaissance des valeurs civilisationnelles qu'exprime et qu'apporte chaque nationalité. Dotation et donation patrimoniales singulières des nations, comme œuvres acquises et passées, richesses élaborées, participent d'une manière ou d'une autre à la grande aventure humaine, au rattachement à l'universel. C'est tout tout symbole qu'une marxiste de premier plan, en la personne de Rosa Luxembourg, savoure un attachement personnel, presque poétique aux paysages romanesques de sa Pologne natale, sans y sacrifier l'esprit monde de son combat internationaliste de lutte ouvrière. C'est dire que dans l'élément particulier, la nation, il y a déjà présence de l'universel dont chaque culture est constitutive. Le spécifique, le national sont aussi des moments de l'universel. Interaction, communauté de destin des temps et des œuvres humains sont l'interface d'un monde du divers intégré comme un tout de la condition humaine. L'expérience montre qu'à l'échelle de certains États, la volonté politique peut pacifier la cohabitation des nations.

Principe d'autonomie et de fédération à l'image du Canada, de la suisse, de la Belgique, de l'Irak avec les Kurdes ou plus près de nous au Mali (autonome de l'Azawad), au pays d'Amadou Hampathé BÂ pour qui le dialogue des cultures est une chance pour l'Afrique et l'Humanité.

 

Ainsi le droit égal de toutes nos nationalités exige une totale égalité des citoyens sans distinction de race, de nationalité, le droit de chacune de professer un enseignement dans la langue nationale, subventionné par l’état, droit qu'accompagne le principe de l'autonomie administrative dans le choix de l'enseignement de nos langues nationales dans les écoles. C'est pourquoi toute forme de privilège national et de langue d’État imposé augure une une dessein de domination et de mainmise dans les affaires de l’État mauritanien. Mais il faut souligner que le droit de chaque nationalité mauritanienne à l'existence nationale et au développement national doit aller de pair avec le postulat que nos nationalités arabe, peulh, soninké, wolof, ne peuvent voir leur culture progresser que dans une étroite solidarité, et non dans des querelles intestines entre elles. Une nationalité ne peut alors déterminer le sort des autres nationalités, de leur imposer une forme d'existence nationale.

La fédération s'offre comme l'horizon indépassable(à l'échelle de la Mauritanie)d'un État unitaire qui combine à la fois l'autonomie et l'égalité des nations dans un réseau de fraternité.

 

Je ne saurai terminer ce propos sans évoquer une figure marquante de notre lutte, un homme qui a voué sa vie et son énergie pour la réussite du combat que nous menons aujourd'hui, à savoir Saïdou Kane. Je me réfère aussi à Mourtado DIOP. Je m'associe à l'hommage rendu par notre aîné Ibrahima Abou SALL, à ceux qui ne son plus là pour nous entourer de leurs sages conseils.

 

Je vous remercie.

 

 

BÂ Kassoum Sidiki

 

 

Flam.

Suivre les Flam sur

Adherer