Bien avant Boutilimit, la première école toubab en Mauritanie fut à Kaédi...

Ce n’est que 12 ans plus tard, qu’une école toubab vit le jour en terre maure : « L’implantation de l’école moderne en Mauritanie ne s’est pas faite sans difficultés majeures. Pour ce pays, qui est à 100% musulman, l’enseignement de la langue française était synonyme de renonciation à l’islam et aux valeurs mauritaniennes. C’est pourquoi le français a été accueilli froidement en terre mauritanienne. Les marabouts qui représentaient cette religion et la diffusion de la langue arabe, étaient en première ligne. Si une œuvre littéraire n’atteste pas de la vision maraboutique en Mauritanie face à la langue française, il n’en demeure pas moins qu’au Sénégal voisin, Cheikh Hamidou Kane le prouve avec son œuvre classique en 1961. Pour certains, c’est en 1898 que la première école fut créée en terre mauritanienne, pour d’autres elle date de 1901, il s’agit de l’école de Kaédi. 

Comme pour toute l’Afrique coloniale, l’enseignement et la diffusion de la langue de Verlaine ont été assurés par cette institution. C’est l’outil par excellence qui permettra de mieux nouer le dialogue avec les autochtones et de diffuser sa culture et sa civilisation. Dans une circulaire du Gouverneur Général datant du 22.6.1897, s’appliquant à l’organisation des écoles des pays du Protectorat, le Gouverneur Général E. Chaudie écrit « L’école est en effet, le moyen le plus sûr qu’une nation civilisatrice ait d’acquérir à ses idées les populations encore primitives et de les élever graduellement jusqu’à elle. C’est aussi l’élément de propagande de la cause et de langue française le plus certain dont le Gouvernement puisse disposer. C’est l’esprit de jeunesse qu’il faut pénétrer et c’est par l’école, et l’école seule, que nous y arriverons ». 

Les positions des colonisateurs ne se contredisent pas. Toujours concernant ce sujet de l’école, le Gouverneur Général William Ponty renchérit dans la circulaire du 30.08.1910 : « C’est elle (l’école) qui sert mieux les intérêts de la cause française et qui en transformant peu à peu la mentalité de nos sujets nous permettra de les acquérir à nos idées sans heurter aucune de leurs traditions. » 

L’enseignement étant réorganisé par la circulaire du 01.05.1924, le Gouverneur Général exhorte ses compatriotes administrateurs à répandre le français. « Le français doit être imposé au plus grand nombre possible d’indigènes et servir de langue véhiculaire dans toute l’étendue du territoire. Son étude est rendue obligatoire pour les chefs. Mais notre contact ne s’arrête pas au chef. Il pénètre plus loin dans la masse et le recrutement militaire comme aussi nos relations économiques met en rapport direct et contant Blancs et Noirs de toutes conditions. Il faut donc répandre le français en surface le français parlé ».

L’adaptation en terre mauritanienne de l’école française a rencontré, comme nous l’avons souligné un peu plus haut, une résistance. Dans une terre fortement islamisée le rejet était total. La ruse de l’administration coloniale était d’accorder une place à l’arabe dispensé par le biais de la Medersa et d’autres moyens de l’enseignement de l’arabe et du coran. C’est dans cette perspective que les colonisateurs ont noué d’autres relations avec les autorités religieuses que sont les marabouts et autres lettrés musulmans (Arrêté du 01.01.1918 définissant un « enseignement primaire supérieur musulman »). Mais le colonisateur était convaincu qu’il s’agissait d’un pays maure fortement arabisé et un pays noir plus ou moins orienté vers la langue du Toubab. 

Malgré la réticence des uns et des autres, l’école française fut implantée en Mauritanie et pour la première fois en pays noir, à Kaédi (village et ville natale d’Ousmane Moussa Diagana). L’école fondamentale fut créée en 1898 à Kaédi qui relevait à l’époque de la colonie voisine du Sénégal. Citons à ce sujet le capitaine commandant du cercle de Kaédi qui écrivit en 1897 : « Il n’existe pas d’école dans le Bosséa ni à Kaédi. Un crédit est prévu au budget régional de l’année prochaine pour un essai d’école de Kaédi ». Le 31 décembre 1899, il affirme : « l’école de Kaédi fonctionne très bien ; elle comprend 48 élèves, 28 du Bosséa, 20 du village des Touldé, Gattaga ou Kaédi. Cette ouverture ne s’est pas faite, d’ailleurs, sans heurts». L’ouverture de l’école a suscité aussi une interrogation culturelle et religieuse. Comme on peut le constater dans cette phrase du commandant du Cercle : « A l’occasion de l’ordre donné d’envoyer des enfants de l’intérieur à l’école de Kaédi, les Toucouleurs ont manifesté leurs vrais sentiments à notre égard. Les parents ont cherché tous les faux-fuyants pour se soustraire à cette obligation ; il a fallu sévir contre les récalcitrants. L’école ne compte pas d’élèves maures qui n’apprécient pas le climat trop humide pour eux et dont les parents supportent mal la répugnance qu’ils ont à les savoir en contact avec des Noirs ». 

Toujours dans la vallée, précisément à Boghé, une autre école a vu le jour en 1912. En 1923, l’école totalisait 55 élèves qui se répartissaient en deux classes et un cours d’adultes de 32 élèves. L’institution était dirigée par Diawar Sarr, sous l’inspection de M. Arnaud, Inspecteur des écoles, le 10 février 1923 pour Boghé et le 12 février pour Kaédi. Les deux écoles obtinrent des résultats satisfaisants au concours du C.E.P. Les deux écoles régionales (Kaédi et Boghé) connurent un accroissement de leur effectif qui a atteint 189 en 1927. A la même période, celle de Maghama au Gorgol et celle de Sélibabi (Guidimakha) ont vu le jour. Mais dans ces milieux l’on refusait toujours d’envoyer les enfants à l’école. Souvent on se défendait en prétextant des raisons économiques ou cultuelles. Cependant l’implantation de l’école ne se limitait pas au pays noir, l’administration coloniale étendait sa politique éducative en pays maure. 

Mais, à ce niveau, l’instabilité des populations (nomadisme), la résistance farouche en pays maure, compliquaient l’implantation de l’école française. En pays maure, les deux premières écoles furent créées en 1912 dans le Trarza à Méderdra et à Boutilimit. Un rapport statistique du lieutenant-colonel Mouret, daté du 8 septembre 1913, donnait les chiffres de « 19 élèves pour Méderdra et de 38 élèves pour Boutilimit, tous de sexe masculin. Il y a tout lieu de croire cependant que ces élèves sont soit d’origine modeste, soit des enfants d’auxiliaires encadrés par un sergent européen, devait à la même époque servir d’école d’application pour les élèves-moniteurs de Bokar Ahmad Bâ. Ces deux écoles restent cependant marginales par rapport à la Médersa qui, ouverte en 1914 à Boutilimit devait, de par son statut même, lancer véritablement la pénétration en pays maure ».

Cette situation de la scolarité a considérablement affecté les politiques éducatives engagées et a contribué à favoriser le déséquilibre entre les couches sociales. Les conséquences n’ont pas tardé à se répercuter sur l’avenir politique du pays. Indépendante en 1960, la Mauritanie a connu ses premières émeutes en 1968 suite à une réforme de l’enseignement qui donnait plus de poids à l’arabe. Dans ce contexte les élèves du milieu négro-africain se sont vus défavorisés par l’imposition de la langue arabe. Alors que l’école est l’institution par excellence destinée à favoriser l’interculturalité entre les enfants d’une nation, qui sont le pilier d’une société en construction, en Mauritanie elle s’est transformée en terrain ghettoïsé. Il s’agit de la phase embryonnaire d’une Mauritanie divisée en races, en ethnies, en régions. »

Doctorat université Paris-Est (15-10-2012) / École doctorale Cultures et Sociétés
Thème : «  Interculturalité et Intertextualité dans l’œuvre littéraire d’Ousmane Moussa DIAGANA »

Par Hassan Kébé

 

Source : chezvlane.com

 

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