Cheikh Moussa Kamara " Le Savant de Ganguel Soulé " 

Cet extrait de naissance est signé par l'administrateur Dupont. De plus le Cheikh Moussa a écrit son autobiographie, intitulée Tabsir el-Hâ'if el-hairan wa tadkîruhu bi sa'a rahmat Allah al-Karîm-el- Mannân ou ''Biographie pour contenter l'effrayé, l'inquiet dans la grâce étendue de Dieu, le Généreux, le Bienfaiteur''. On possède enfin la presque totalité de ses écrits à l'IFAN.

 

 

SA FORMATION
 

On s'inspirera bien sûr de son autobiographie, en tête de laquelle on trouve ce propos :

Il se trouve que chez les auteurs arabes, l'autobiographie est plus révélatrice de leur personnalité authentique. Il suffit, pour en avoir une idée nette, de lire ce qu'Ibn Khaldûn, el-GAZÄLI ont dit d'eux, malgré l'affirmation de RENAN à savoir que ''ce qu'on dit de soit est toujours poésie.''

 

Donc, Moussa fils de d'Ahmed et de Mariam a vu le jour à Gourîki-Samba-Diom vers 1863 (1863 ou 1864!), petit village situé au sud-est de Matam. C'est avec une vive émotion et un grand amour filial qu'il parle de ses parents. Il exalte chez sa mère Mariam DADE' la femme pieuse, patiente et charritable et chez son père Ahmed KAMARA, un homme d'une grande patience et d'une remarquable longanimité .

C'est à Gourîki que le jeune Moussa fut initié ''à l'étude de l'alphabet arabe et du Coran sous la direction d'un maître, du nom de Thièrno Mâlik un homme très charitable''.

 

Il perdit quelques temps après, son père qu'une vive intelligence avait élevé au rang d'un être inspiré, et qui disait souvent cette parole prophétique : ''Mon enfant que voici – en me désignant – sera un seigneur, il connaîtra son heure, si bien que lorsque quelqu'un dira qu'il est mon fils, il se trouvera des gens qui le traiteront de menteur, parce que je n'ai pas eu de renom, tandis que, vive lumière qu'il sera, il jouira d'une grande célébrité, il se taillera une place de choix, un rang élevé à cause de sa Baraka.''

 

Puis il se rendit auprès d'un autre maître qui s'appelait Thierno Mahmoudou qui habitait à Pôlel petit village près de Matam où il poursuivit encore ses études du Coran. De là, il partit pour la Mauritanie, sur la rive droite du fleuve, dans la tribu Lemtûna Dikbâmbar, pour suivre les leçons d'un maître appelé Abdoul Wollé Séfâqé, qui savait le Coran par coeur et qui demandait un salaire pour ses cours. Il le quitta pour un autre maître qui se faisait payer aussi. Il s'appelait Muhammad FÂL Wuld Tubba, de la tribu des Deylubal Kahlé. Le jeune Moussa ne resta qu'un an sur la rive droite, car il retourna à Gourîki, son village natal à la suite du Cheikh Muhammed el-Maqâmî qui avait été pour quelques temps l'hôte de la tribu des Deyluba.

 

Il quitte Gourîki pour aller au village de Sênopalel, à 10 Km de Kanel, au sud de Matam, auprès d'Abdoul Elimane qui lui enseigna la Risâla d'Ibn Abû Zéid, la Maqsûra d'Ibn Duréid.

Sur ses entrefaites, il perdit sa mère. Puis il alla continuer ses études juridiques d'abord à Diéla, un hameau situé dans le cercle de Matam, où vivait un juriste connu sous le nom d'Alpha Samba THIAM sous la direction duquel Moussa apprit la moitié du Tuhfa el-Hikkam (Cadeau des juges), désigné aussi sous le titre `Asimiyya, pour terminer l'autre moitié auprès d'un autre juriste de Rendiaw, dans le Bosséa, nommé Thierno Mamadou SIMBALA.

 

De là, il se rendit à Walaldé pour apprendre auprès d'Alpha Mamadou ÂW ''les questions tirées du chapitre du partage successoral de la Risâla d'Ibn Abû Zéid avec un commentaire d'Ibrahima de Flouganké. Puis Moussa alla auprès d'un autre juriste qui s'appelait Modi Hamed Yembérèng,originaire du Fouta Djallon et qui habitait au village de Gollêré. Il y apprit une partie du tome I du Précis juridique (Muhtaçar) de Halîl. De là, il gagna un petit village nommé Bokidiawé ou habitait un autre juriste du nom de Môdi Mamadou Alimou,lui aussi originaire du Fouta Djallon,qui lui enseigna une partie du tome II du précis de Sidi Halîl. Là le maître le chargea d'instruire ses élèves qui apprenaient sous la direction de Môdi la Tuhfa-l-Hukkâm.

 

En compagnie de ce maître,il regagna le Toro à cause de la mort du célèbre juriste Abdourahmane,originaire comme lui du Fouta Djallon et qui vivait à Dodel au sénégal. De Dodel, Cheikh Moussa bifurqua vers Dimat où habitait le juriste Alpha Ibrahima du Fouta Djallon. Ce dernier lui enseigna les Dix Poèmes plus connus sous le titre d'Ibn Muhaib, ainsi que la Dâliyya d'El-Hasan el-Yûsî (1630-1691).

 

Et c'est "Cheikh Hamidou Kane qui connaissait à merveille les Séances de Harîrî" qui reçut Moussa KAMARA à Podor. C'est là qu'il apprit une partie des Séances, une partie des deux livres de grammaire appelés 'Âjurrûmiyya et Mulha el `Irab.

 

C'est là que s'arrête la liste de ses maîtres avec la précision suivante apportée par le Cheikh : ''Toutefois, dans le tome I du précis de Halîl, je n'ai appris que cinq chapitres.

 

Quant à la Tuhfa j'ai tout appris sauf la partie consacrée au partage successoral, et je n'aipas su tout le Coran par coeur. Si l'on me dit que ce sont là d'innombrables voyages d'études, je répondrai comme un des élus de Dieu: ''Celui qui suit un chemin ne devra connaître ni repos ni lieu fixe tant qu'il n'en aura pas atteint le bout.''

 

Il était parvenu à l'âge adulte, il ne jetait jamais, disait-il, un coup d'oeil sur une tablette sans comprendre ce qui était écrit dessus. Il saisissait le sens de tout ce qu'il lisait. Une seule lecture lui suffisait pour tout retenir. Ce qui dénote qu'il était un véritable autodidacte, c'est ce qu'il a écrit : ''Malgré mes dons intellectuels, je m'amusais beaucoup, je flânais souvent en restant peu de temps auprès de mes maîtres, aussi je n'ai développé mes connaissances qu'avec des lectures personnelles. Et c'est un don du ciel que j'ai compris la majeure partie du contenu des ouvrages que j'ai lus.''
On peut avancer que pendant trente ans, il a appris ce qu'il faut du Coran, du droit, de la littérature, de la grammaire et de la prosodie avant sa rencontre avec Cheikh Saad Bouh à Saint-Louis, puis en Mauritanie.

C'est Cheikh Saad Bouh (! 1917) qui l'a baptisé Cheikh Moussa et qui lui a donné aussi le wird qâdrî en lui disant : "Toutes tes prières sont exaucées". Il est dommage que Cheikh Moussa KAMARA n'ait rapporté le poème d'éloges qu'il adressa au grand chef religieux de la Mauritanie. Seules quelques lettres du saint homme figures dans l'Autobiographie. Le premier voyage du disciple auprès du maître s'est situé aux environs de 1886, il était âgé, disait-il, de 22 ou 23 ans.

 

Le Cheikh nous dit par ailleurs qu'il avait projeté de faire le pèlerinage à la Mekke. Mais il s'est arrêté au Fouta Djallon, à Dogolfêlâ, capitale de l'Almamy Peul Ibrahima, lequel était en guerre contre les Paiens et qui aurait dit à ses sujets que Cheikh Moussa KAMARA était un véritable saint. Comblé de cadeaux, il se rendit à Dinguiray où régnait un petit-fils d'El-Hadj Omar (donc fils d'Aguibou qu'El-Hadj Omar avait laissé à Dinguiray comme roi). Il y fut accueilli avec tous les honneurs. Le souverain aurait déclaré en présence de ses courtisans en désignant Cheikh Moussa KAMARA : ''Cheikh Omar n'est supérieur à cet homme que parce qu'il était guerrier, la différence, la seule est que celui-ci ne porte pasdes armes.''

 

Le Cheikh ne donna pas la raison qui l'avait détourné de sa route vers la Mekke ; toujours est-il qu'il est revenu au Fouta-Djallon auprès des deux souverains qui avaient voulu lui donner en mariage une de leurs filles. Il dit avoir décliné les deux offres. Il alla, par contre, remettre tous les biens qu'il avait amassés lors de son voyage à Cheikh Saad Bouh.

Après un séjour de quatre ans à Thikkitté,un village de Yirlâbé-Alayiti et un voyage à Kâdé où habitait alors l'Emir Alpha Yâya, originaire de Labé (en Guinée) et où il fit la connaissance de Thierno Mamâdou, très versé dans la science ésotérique des lettres, il alla s'installer définitivement à Ganguel au 11ème mois lunaire de l'an 1310 (juin 1893).

 

Son petit fils a eu l'amabilité de nous communiquer la liste de ses femmes et de ses enfants. Cheikh Moussa a eu comme femmes: Coumba Samba Diom plus connue sous le nom de Coumba Diyé BA de Gourîki, Sirayel DIALLO de Guiraye, Oumou Fatimata de Diamouguel, Hapsata KANE de Maghama (Mauritanie), Penda Yoummati WATT de Thikkitté, Dianga Barka BA de Matam, Gninda LÔ de Saint-Louis, Hawa BA de Thikkitté, Malâdo du Mali et une dizième dont on ignore le nom. Il fut le père de 28 enfants.

 

Dans le pareil cas, la polygamie constitue pour les pays sous-développés un facteur économique indéniable, un moyen de nivellement des castes, car en dehors des quatre femmes de condition libre – ici de caste supérieure – et légalement permises par la loi islamique, l'homme choisit en général les autres épouses dans les castes inférieures, si bien que que même quand la mère est esclave, les enfants, grâce au rang supérieur du père, accèdent à une promotion de classe socialement enviable. En tout cas, c'est ce que l'on peut vérifier aisément au pays de Cheikh Moussa KAMARA.

 

LE CULTE DE L'AMITIE

 

Cheikh Moussa KAMARA s'est fait des amis dans tous les milieux, chez toutes les races dans son pays, en Mauritanie, au Fouta Djallon, et même en France. Il mettait l'amitié l'amitié au dessus de tout ; celle-ci est pour lui vertu cardinale. Et à l'entendre parler de ses amis, on a l'impression qu'il en avait une conception platonicienne. Son culte de l'amitié était tel qu'il serait aisé de constituer un gros volume avec l'abondance du courrier qu'il recevait.

 

En Guinée, les Almamy Alpha Ibrahima et Alpha Makki (! 1915), petit fils d'El-Hadj Omar, ainsi que ses maîtres du Fouta Djallon faisaient partie de ses amis. En Mauritanie, à tout seigneur tout honneur venait en tête de ses intimes le Cheikh Saad Bouh, son initiateur à la voie qâdriyya, puis un certain Abder-Rahman el Hasan, puis le très savant Cheikh Muhammed Bâba. Parmi ses compatriotes, il semble qu'il ait plus d'affection pour Muhammed el-Maqâmî dont il campa avec émotion le portrait. Il a dressé aussi la liste de certains amis sénégalais, la plupart étaient ou des poètes ou des juristes : Thierno Yoro BAL de Guigilone, Thierno Mammadou Abbas ANNE (juriste, philologue, grammairien, écrivain de talent) de Bakel, Cheikh Mamadou KAW, El-Hadji Bou-el-Mogdad-Fils, de Saint-Louis, Thierno Hadî Ibn Muhammed, Abdoul Kader de Dôlol Sîwré, Cheikh Omar el-Hazim de Matam, Ousmane Ali, Dû-n-Nûn de Thiès, Thierno Abdoulaye de Hounaré, El-Hadji Thierno Mokhtâr Sakho de Kaédi, Fodé Simballa de Kadiaga.

 

Le maire de Saint-Louis Mamadou N'Diaye Clédor et son frère Moussa Baidi Gaye, les députés du Sénégal, Blaise DIAGNE et N'Galandou DIOUF, ainsi que ZALZAMÂN étaient ses amis. Parmi les Français, il y avait les gouverneurs de Mauritanie, de Saint-Louis et de Dakar, tels que GADEN, DE LAMOTH, BALLAY, il y avait des commandants tels que FANEL, DE LACROIX, JULLIARD. Il y avait des arabisants de grand renom tels que PAUL MARTY, DELAFOSSE, MARIANI, etc.

 

De tous ses amis, Cheikh Moussa KAMARA a reçu des lettres ou des poèmes qu'il a rapportés dans ses écrits. Voilà la raison qui nous a amenés à dresser la précédente liste qui peut paraître fastidieuse mais qui a au contraire son importance.

 

 

 

Le savantissime et Saint Cheikh Moussa Kamara de Ganguel a fortement marqué son époque. Ainsi, la communauté scientifique et religieuse, tant nationale qu'internationale, reconnaît aujourd'hui devoir énormément à ce producteur génial et fécond, une impressionnante, riche et diversifiée collection d'œuvres : au moins une quarantaine dans tous les domaines (astrologie, astronomie, médecine, histoire, géographie, sciences sociales, etc ..) dont une bonne partie a été généreusement offerte de son vivant à l'IFAN.


Cet enfant prodige du Fouta est né en 1864 à Gouriki Samba Diom, dans le Damga, et décédé à Ganguel Soulé, tout prés, en 1945.C'est l'illustre Cheikh Saad Bouh qui fit de lui un Cheikh vers 1886, aprés une trentaine d'études auprès des plus grands maîtres de l'époque au Fouta / Sénégal, en Mauritanie, et de voyages d'études au Fouta Djallon, en Guinée, et au Mali. Cet encyclopédiste hors pair du 20ème siècle a reçu de ses contemporains de nombreux et forts élogieux témoignages parmi les savants et les guides religieux les plus éclairés de son époque (Cheikh Saad Bouh, Cheikh Amadou Bamba Bâ, El Hadji Malick SY, Thierno Seydou Nourou Tall, etc ...). Cette considération et cette reconnaissance par ses pairs qui le plaçaient au dessus du lot sont admirablement résumées dans cette fameuse citation d'un arabologue émérite de la période coloniale Paul Marty, rapporté par feu Amar Samb de l'IFAN dans sa thèse de dotorat "Essai sur la contribution du Sénégal à la littérature d'expression arabe","si on comparaît ce Cheikh avec dix savants de Sénégal, il l'emporterait sur eux". Son mausolée, inaugurée en mai 1999 par Abdoulaye Elimane Kane, ancien ministre de la culture, vient d'être classé en 2003 monument historique. Par ailleurs, une de ses oeuvres maîtresses "Fleurs des Jardins sur l'Histoire des Noirs",a le tome 1 disponible aux éditions CNRS à PARIS, et il reste 3 tomes à traduire en français de cet ouvrage par l'IRD de Paris sous la direction de Jean Schmitz.

 

Amar SAMB

 

 

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