Hampâté Bâ, le Soufisme, et les mystères de l’Afrique

Dans le livre « Vie et enseignement de Tierno Bokar » Hampâté Bâ raconte la vie de son maître surnommé « Le Sage de Bandiagara », sa vie auprès de lui et son enseignement.

Hampâté Bâ(1), a été initié dans la voie Tidjaniya, une voie soufi provenant d’Algérie avec un grand rayonnement en Afrique noire occidentale.

Seïdina Ahmed Tijani est le fondateur de cette voie soufi, que Tierno Bokar a enseigné savamment à Hampâté Bâ. Cette voie est née de l’éveil reçue par son fondateur en 1782, après son pèlerinage à la Mecque,: « le Fath El Akbar ».

 

Le courant soufi de l’école de la Tidjaniya existe encore aujourd’hui, voici le lien officiel : http://www.tidjaniya.com/tariqa-tidjaniya.php

 

j’ai trouvé sur ce site, un des enseignement de Seïdina Ahmed Tijani, que je trouve très beau :

 

« Il est rapporté par Tirmidhi et Ibn Hibban dans leur Sahih, qu’un homme a demandé au Prophète (que la prière et la paix d’Allah soient sur lui) :

« Ô messager d’Allah ! Les prescriptions de l’Islam sont trop nombreuses pour moi, donne-moi une chose à laquelle je puisse m’attacher ». Il lui dit : « Que ta langue ne cesse d’être imbibée par l’évocation d’Allah ». »

 

Cette évocation d’Allah, ce « Dhikr »(2) me rappelle justement la raison d’être des légendes merveilleuses, qui est : rappeler, évoquer et finalement invoquer soi-même, le mystère du Divin, présent en soi et autour de soi.

 

  dessin H ba

Voici ce que cite Hampâté Bâ:

 

« Tierno Bokar  incitait ses élèves à se livrer non seulement au « dhikr » extérieur (le dhikr de la langue), qui est une première approche, mais encore au dhikr intérieur permanent, celui qui remplit l’être tout entier de la présence de Dieu et que la tradition soufi appelle le « dhikr du cœur » ou « dhikr de l’intime ».

 

 

Maintenant une interrogation demeure ; quel est l’influence de ce courant soufi sur les épopées de « Njeddo Dewal », de « Kaïdara » et de « L’éclat de la grande étoile » ?

 Est-ce que ces légendes sont nées d’un cercle d’initiés dans la voie soufi ou bien d’un cercle « d’anciens » liés aux croyances animistes ?

Ou encore ces deux voies se sont-elles mélangées et pour édifier ces enseignements ?

 

 

D’où provient l’enseignement spirituel des Peuls(3) qui semble proche de nos systèmes occidentaux ?

 

Ces légendes sont liées au monde noir africain, sans conteste possible, mais elles s’en différentient également. Nous ne retrouvons pas le thème de la gémellité par exemple, très présent chez d’autres ethnies comme leur proche voisin les Dogons. Pourtant Hampâté Bâ de part sa naissance sur la falaise de Bandiagara, avait un lien également avec le peuple Dogon. Ce peuple a t’il eut une influence sur cette doctrine initiatique ? Les systèmes initiatiques des Dogons, comme celui d’autres ethnies africaines, impliquent trois paliers ou trois mondes avec ses « peuples particuliers », ce que je retrouve peu dans les mythes peuls, sinon dans cet exemple :

 

Dans le mythe de « Njeddo Dewal » nous retrouvons pour les personnages, les capacités de voler et de traverser les espaces souterrains : thèmes fortement développés dans les mythes du Mvet. Mais ces espaces signifiants symboliques, ne sont qu’esquissés dans les mythes Peuls.

 

Nous voici donc devant des textes extrêmement précis, à même de diriger un initié sur le chemin de la connaissance de soi. Ces textes sont adaptés à une nation vivant dans la savane, nation qui peut reconnaître chaque symbole et intégrer leurs significations dans ce processus intérieur. Ce travail de description ésotérique n’a pu s’effectuer que par un groupe d’hommes « éveillés » connaissant parfaitement les caractéristiques ainsi que l’histoire du peuple Peul. Nous voici donc en face des sociétés secrètes africaines, dont le but à été trop souvent défini comme « socialisant » : c’est à dire instituant et officiant aux rituels et cérémonies de passage à l’age adulte, et aux cérémonies funéraires. Les croyances de ces peuples ont été restreintes aux offrandes propitiatoires aux dieux de la nature, sans véritable considération spirituelle profonde.

 

Il est vrai que ces sociétés secrètes ont eu comme interlocuteur, soit des prêtres (ne considérant que leur propre religion) soit des hommes de science (n’ayant que peu d’attrait pour le spirituel), ce qui n’incite pas aux révélations. Cet état de fait a changé avec de nouveau ethnologues comme Marcel Griaule et ses collaborateurs pour les plus anciens ; mais le fait spirituel, - ce qu’il implique pour l’être intérieur et ses particularités, -  est souvent peu connu, et, sans cette connaissance, il est difficile de reconnaître ces caractéristiques. Pourquoi retrouvons nous et décrivons nous dans ces pages, certains éléments soufis dans ces contes ? : c’est parce que nous nous attachons aux phases de ce chemin spirituel et qu’elles sont universelles, bien au delà des symboles propres à une culture. C’est sans doute pour cette raison que la confrérie soufi Tidjaniya a pu islamiser le peuple Peul, tout en gardant et respectant ses anciens systèmes initiatiques, ce qui est une méthode très intelligente !

  peul cayor

 

Reprenons l’étude du troisième texte :

« l’éclat de la grande étoile »

 

 

En ouverture au texte de « l’éclat de la grande étoile » qui débute par une lumière révélée, voici ce que dit Tierno bokar sur les trois lumières : « la première est celle que nous tirons de la matière en la mettant en combustion. Elle correspond à la foi de la masse des individus. A ce degré, les adeptes ne peuvent aller au-delà de l’imitation et de la lettre. La deuxième lumière est celle du soleil. Cette lumière symbolise la foi du degré médian dans la voie mystique. La troisième lumière est celle du centre des existences ; c’est la lumière de Dieu. Qui oserait la décrire ? C’est une obscurité plus brillante que toutes les lumières conjuguées. Ceux qui ont le bonheur d’y parvenir perdent leur identité, deviennent ce que devient une goutte d’eau, dans une mer infinie. »

 

Ce texte est véritablement un enseignement spirituel et s’adresse aux disciples, souvent à un groupe de disciples, ayant déjà une compréhension intérieure et une écoute de soi.

 

- Le texte commence avec un appel au retour d’un père à son fils.

- Diôm–Diêri, le petit fils de Hammadi aspirant à la connaissance, invoque le ciel étoilé.

-L’éclat d’une grande étoile apparaît, chacun se demande ce qu’elle signifie.

-Les sorciers et magiciens ne savent rien, seul Bâgoumâwel le sage peut l’expliquer

- Bâgoumâwel exhorte les devins à se purifier et finit par les changer en bêtes.

-Diôm–Diêri demande à Bâgoumâwel de rester avec lui et d’être son conseiller.

Ainsi pendant 40 ans le royaume put vivre en paix.

- Echange entre Kaidara et Bâgoumâwel

- Le corps de Hammadi ressuscite pour qu’il soit initié par Kaidara au secret des 9 portes.

- Hammadi parle à son petit fils, le rassure et lui dit qu’il restera trois jours, pendant lesquels il recevra l’enseignement de Bâgoumâwel.

- Suit l’initiation des neuf portes du merveilleux corps humain.

- La demeure de Diôm-Diêri devient un temple

- Bâgoumâwel installe Diôm-Diêri sur le trône et ouvre les sept ouvertures du corps. Diôm-Diêri reçoit la filiation spirituelle de ses ancêtres.

- Diôm-Diêri, roi sacré, énonce à présent les règles de comportement de l’homme de bien et de sagesse, qu’il soit roi ou paysan.

- Louanges au dieu suprême : Guéno

 

  811874-un-peul-pret-pour-la-danse

 

il ne peut y avoir de chemin spirituel réel que si le lancinant appel au retour est bien inscrit en l’être intérieur : cette loi est le signe que le chemin est véritablement choisi par le disciple. Celui répond alors consciemment et en toute connaissance de cause.

 

Le récit ouvre avec un personnage royal : Diôm-Diêri, c’est que ce conte dispense un enseignement à un disciple qui a déjà la maîtrise de lui-même, soit une connaissance suffisante des « choses » naturelles. Il est maintenant occupé par la connaissance des « choses » spirituelles et il sait que cette connaissance ne peut venir que de la lumière divine.

Bien sûr, ce qui est du divin ne peut être compris que par l’élément divin en soi, la dimension divine en soi ; les connaissances intellectuelles ou les règles de vie habituelles ne peuvent comprendre ou expliquer ce nouvel aspect : inspiration ou âme qui est maintenant en soi.

 

Le guide (Bâgoumâwel) est le seul et unique pouvoir de compréhension, cette nouvelle conscience extraordinaire qui est née au plus profond de l’être et qui dans ce récit va relier le disciple au pouvoir royal de l’Esprit.

 

 

Une phase d’assimilation et de transformation est nécessaire pour remplacer les forces d’énergies liées aux lois de la nature (40 jours, le quatre représentant toujours le monde naturel, 4 directions excetéra..). l’Esprit représenté par Kaîdara se manifeste, (voir l’explication de l’Esprit sur la page précédente), et ressuscite le corps ancestral (l’aspiration première à la connaissance divine :Hammadi) (le Dhikr…).

Ici à ce point du récit, vient une connaissance que l’on peut qualifier d’ésotérique au premier abord : les 9 portes. Si l’environnement de ce conte se situait en orient, il est certain que nous aurions le système des cakras à la place de ces 9 aspects physiques.

 

Quel que soit la forme prise pour exprimer le processus physique lié à l’ouverture de l’être aux forces divines, celles-ci doivent être expliquées le plus justement possible pour  aider le disciple, en lui permettant de reconnaître les phénomènes qui se produisent en lui-même. Cette transformation ou transmutation bien connue par la philosophie alchimique est une réactivation énergétique, et peut engendrer certains mouvements du corps et de la conscience, c’est pourquoi les écoles des mystères existent et ont existées. Cheminer seul sur ce chemin spirituel est insensé, pour plusieurs raisons dont celle-ci…

 

La transmutation ou transfiguration s’accomplit et ensuite vient cette filiation particulière : la filiation spirituelle des ancêtres. Plusieurs explications sont possibles qui ne s’exclue nullement :

- D’abord le lien avec les ancêtres est fondamental en Afrique ou l’homme existe par les liens du sang.

- Ensuite l’homme naturel est à nouveau relié au plan divin et l’idée de séparation n’existe plus, ainsi l’être retrouve la connaissance des plans divin qui ont toujours été là.

- enfin l’idée d’être seul s’évanouit…

 

Le disciple maintenant parfaitement éveillé, est au service de son peuple.

Il transcrit les lois de bienséance et appelle lui aussi à retourner à la perception et à la conscience du Divin.

 

 

Le thème illustré par le personnage de « Bâgoumâwel » dans le mythe de « la mère de la calamité » est universel et nous rapproche de notre « Petit Poucet » européen, qui se sort de toutes les situations même les plus effrayantes.

 

Lilyan Kesteloot dans l’ouvrage « Contes et mythes wolof » nous donne une version plus courte de ce petit « Bâgoumâwel ». Dans cette version wolof, ce petit personnage porte le nom de « Bandikoto », mais Madame Kesteloot nous donne également un de ces autres nom au Sénégal : « Bandia Wali » et nous précise aussi qu’il existe des versions chez d’autres ethnies : les Sérères, les Diola et les Manjaks. Cela démontre la popularité de ce thème.

 

Je ne connais malheureusement pas les autres variantes africaines, mais celle de « Bandikoto » est très intéressante, malgré sa courte durée. Alors que le récit de Hampâté Bâ concernant « Bâgoumâwel » court sur plus d’une centaine de pages, la légende wolof fait quatre pages. Pourtant, nous retrouvons les symboles de la geste de cet enfant prodige, dans « Bandikoto » malgré sa trame très allégée. Les symboles concernant Bâgoumâwel sont bien présents et reconnaissables mais les situations, peu nombreuses et les personnages très épurés.

 

La fin de cette légende est la fuite si caractéristique du conte-type 313, que nous avons déjà étudié sur une autre page.

Ainsi à la place des situations si complexes décrivant les phases de confrontations entre « Bâgoumâwel » et la sorcière « Njeddo Dewal », (reportez vous à la première page), nous trouvons simplement un shema comportant une fuite et trois obstacles qui retardent la sorcière, grâce à trois œufs que Bandikoto lance derrière lui. A la fin du conte, la sorcière heurte le dernier obstacle : un rocher, et meurt.

Il est intéressant de constater que le thème du conte-type 313 qui est certainement une des formes légendaires les plus anciennes, est venu remplacer un récit particulièrement développé et précis. Ce serait extraordinaire de constater la même chose pour les autres variantes et prouverait indéniablement qu’il y a un sens profond à cette fuite si célèbre.   

 

 

Je vous incite maintenant à lire ces textes avec les nombreuses notes écrites par Hampâté Bâ et de vérifier par vous même la dimension spirituelle qui se cache dans les légendes.

 

L'Aede

 

togo peul

 

 

Bibliothéque 

 

Œuvres de Hampâté Bâ:

    L'Empire peul du Macina (1955, nouvelle édition en 1984)

    Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara (1957, réécrit en 1980),

    Koumen, textes initiatiques des pasteurs Peuls (1961)

    Kaïdara, récit initiatique peul (1969)

    Aspect de la civilisation africaine (1972)

    L'Étrange Destin de Wangrin (1973, Grand prix littéraire d'Afrique noire 1974)

    L’Éclat de la grande étoile (1974)

    Jésus vu par un musulman (1976)

    Petit Bodiel (conte peul) et version en prose de Kaïdara (1976)

    Njeddo Dewal mère de la calamité (1985, conte fantastique et initiatique peul)

    Ce que vaut la poussière, contes et récits du Mali (1987)

    Amkoullel l’enfant peul (Mémoires I, 1991) et Oui mon commandant ! (Mémoires II, 1994) seront publiés après sa mort

    Il n' y a pas de petite querelle (2000)

    Mémoires (2012)

 

Autres :

      Amadou Hampâté Bâ – l’espace initiatique par Danielle Diblé , L’Harmattan

      Contes peuls du Nord-Cameroun par D Noye , ed Karthala

     Textes sacrés d’Afrique noire par Germaine Dieterlen - Gallimard

      La geste de Ham – Bodêdio ou Hama le rouge par Christiane Seydou , classiques Africains

      Soundjata ou l’épopée mandingue par D T Niane, présence africaine

      Lilyan Kesteloot - Bassirou Dieng, Contes et mythes Wolof t2 , Présence Africaine

Sur l’ethnie Dogon

      Le renard pale par M Griaule et G Dierterlen,  institut d'Ethnologie du Musée de l'Homme

      Descente du troisième verbe par Marcel Griaule, Fata Morgana

      Les Dogon par Germaine Dierterlen, L’Harmattan

 Les photos des gravures rupestres sont tirées de : Vers d’autres Tassilis par H Lhote, Arthaud    

 

1/  Amadou Hampâté Bâ est né entre 1900 et 1901 à Bandiagara, chef-lieu du pays Dogon et ancienne capitale de l’Empire toucouleur du Macina. Enfant de Hampâté Bâ et de Kadidja Pâté Poullo Diallo, il est descendant d’une famille peule noble. Il fréquente l’école coranique de Tierno Bokar, un dignitaire de la confrérie tidjaniyya. En 1942, il est affecté à l’Institut français d'Afrique noire (IFAN) de Dakar grâce à la bienveillance de son directeur, le professeur Théodore Monod. Il y effectue des enquêtes ethnologiques et recueille les traditions orales. Amadou Hampâté Bâ meurt à Abidjan en mai 1991.

 

2/ Voici un autre texte trouvé sur ce site : http://tidjaniyaci.org/index.php

 

LE ZIKR DANS LA TIDJANIYA


  Le Zikr (ou Dhikr) est le symbole de la Tidjaniya. Il ne peut être donné que par unguide Spirituel. En effet, l’âme gravite à travers les étapes qui le conduiront à la connaissance de DIEU grâce à son épuration par le zikr. Cette gravitation s’explique par l’effort de l’âme sur elle-même (djihad) pour échapper à l’emprise du monde sensible et s’élever dans la hiérarchie spirituelle. Le combat est celui de la recherche de la vertu spirituelle. Celle-ci implique une sorte de connaissance. Elle se distingue de la vertu commune de tout intérêt individuel ou d’une récompense ultérieure. Car elle porte son fruit en elle-même. Elle est incarnée par la pauvreté spirituelle dont les attributs sont sincérité, véracité, l’absence des préoccupations égocentriques dans les intentions et dans la pensée.

 

3/ Selon certains, le mot « Pullo » désignant le peuple Peul, viendrait du verbe « fullade » (éparpiller, disperser au souffle). Cela correspond si bien à ce peuple de nomade, que même si cette explication n’a pas de base scientifique prouvé, elle mérite d’être citée. Ce peuple est un mystère pour beaucoup quant à ces origines, provenant on ne sais d’ou, peut-être d’Egypte comme le pense certains.

 

Source :aedes.over-blog.com

 

 

Flam.

Suivre les Flam sur

Adherer