"Hymne des sept serments", Texte sacré des Peulh du Ferlo (1ere partie)

C’est cette profonde alchimie du verbe et de l’histoire que je retrouve dans le texte « Konngi », où la parole explique la vie; où la langue est vectrice de philosophie, d’inspiration et de poésie. La parole ici présente crée et recrée l’écrit, paradoxe formidable ou inversion des rôles comme lorsque les vaches « boivent par la queue »? Oui, en écrivant la tradition, fut elle orale ou coutumière, Amadou Sadio DIA réussit ici si modeste, un beau « coup d’essai », un texte d’une richesse peu commune.

 

Je me suis souvent demandé pourquoi nous jurions au nom des fameux : « Harameeji Jeeɗiɗi » chaque fois que nous nous sentions défiés dans notre probité. Peut-être un surseaut de Pulaagu qu’il convient d’exprimer avec vigueur en invoquant ce que nous avons de plus cher? Le « Konngol », et autres « Taalol » et « Tinndol » se « regroupant se sous le générique Coñce (littérature et oralité) qui est une intersection entre le nyenyal (l’art) et le nyeenyal (la sagesse) nous éclairent encore plus résolument sur ces « échelles de valeur » de notre tradition.

 

Cet immense ode à la sagesse peule est-elle même une infinie œuvre d’art qui nous apprend davantage sur ce que nous prenons souvent comme des évidences. Le « Kosam » si vénéré dans nos contrées ne serait donc pas qu’un breuvage nourrissant mais surtout une institution mystique, un « livre  de la nature ouvert devant le pasteur ».

 

Je ne saurais terminer mon propos sans souligner la rigueur scientifique qui caractérise ce travail de retour dans nos temps d’alors. Je disais au Professeur Aboubackry Moussa Lam que son récit sur Heli-e-Yooyo était plus qu’une lanterne éclairant l’histoire des peuls, mais surtout une preuve de ce continuum qui nous lie à la plus ancienne histoire de l’humanité. Amadou Sadio DIA, ta plume a été affublée d’un tengaade kaŋŋe!

 

 

« HYMNE DES SEPT SERMENTS »

 

Par e texte laisse deviner une poignante résonance religieuse et éthique avouée, nous nous proposons de livrer au public francophone de la diaspora une tentative possible de traduction et de commentaires qui se veulent, avant tout, didactiques.

 

En effet, nous pensons notamment à la jeune génération montante francophone et surtout d’origine  Peul à qui  nous livrons les deux versions en Pulaar et  en Français, assorties de commentaires interprétatifs et explicatifs.

 

Il s’agit d’un exemple d’hymne religieux très ancien dont des fragments ont été recueillis par le regretté grand  intellectuel Yero Doro Diallo auprès des groupes  de lignages Peul du Ferlo oriental qui ont su préserver certaines des plus belles  pages de la littérature sacrée Peul.

La possibilité de  recueillir et de transcrire en graphie arabe ou latine et de traduire ces chef-d’œuvres permet un heureux passage de l’oralité à la littérature, rendant ainsi ces deux canaux complémentaires.

Fixer un texte oral par l’écrit, c’est aussi une autre façon de créer ou de recréer.

 

Toujours est-il que la gageure est de taille: il est difficile de rendre, par la traduction, toute la belle facture poétique, les procédés mnémotechniques dont on sait peu de chose aujourd’hui ainsi que les gestuels codifiés qui y sont adjugés puisqu’il s’agit d’une prière, au sens fort et noble du terme.

Ceci est donc un modeste coup d’essai et d’autres, mieux outillés, plus inspirés et plus adroits, sauront mieux  en faire un coup de maître, avec plus de vigueur et de rigueur.

 

Mais il faut bien enclencher  l’initiative.

 

Ce texte est loin d’être complet car seuls les initiés  en possèdent le corps entier avec toutes les qualités morales, les capacités intellectuelles et  les dons artistiques requis que cela nécessite. Ceci est d’autant plus vrai quand on se promène dans une des cultures les plus anciennes et les plus profondes du continent africain. Alors, ces débris  ne constituent que quelques pages de l’immense édifice qu’est l’incommensurable bibliothèque Peul.

 

 Aussi, c’est une revendication de programme de continuer sur cette lancée: de recherche et de  diffusion de la mémoire collective Peul dans ce qu’elle a de mieux à offrir à l’humanité; la voie comme la voix de la vie pastorale qui, par elle-même, est une œuvre d’art et de religion.

Alors le Peul du Ferlo ne se  sera pas  lui-même oublié comme le monde n’aura pas laissé le Peul sombrer dans l’oubli.

 

Par un exemple précis que voilà, ce texte dit  Konngol (Konngi, au pluriel),véritable hymne à l’économie de la nature, au divin et à l’humain, révèle, avec bonheur surprenant ce que cachent le signe, le symbole et le sens profonds des expressions du banal quotidien tel: ‘Harameeji-am  jeeɗiɗi‘.

 

Toutes ces catégories d’ interjections de joie ou de peine, de boutade, de confessions négatives ou positives et  des professions de foi dites ‘paroles mineures ‘Haala tookosa’ ont, toutes, une historicité. Il y en a autant que les jours et nuits, disent les Peul mais seules les grandes personnes, au sens spirituel du terme, peuvent en retracer l’histoire et dénouer l’ésotérique qui  relève de la ‘grande parole’ ‘Haala mawka’. Le texte ‘Konngol’ est la trame  historique et topologique à fonction artistique, rituelle et éthique et contient le clair et l’obscur du ‘Haala tokosa’ au quotidien.

 

 Nous traduirons donc le titre de ce texte par : ‘Konngol Harameeji Jeeɗiɗi’ = ‘Hymne des Sept Serments’.

 

D’aucuns seront tentés, à tort ou à raison, de relier ce texte, par exemple, aux dits ‘Dix Commandements‘ des religions révélées, ou bien au ‘Livre des Confessions Négatives dit Livre des Morts’ de l’Égypte ancienne  ou bien encore aux Ramaya ou Purana de l’Inde ancienne. Bien que toute analogie ait de l’intérêt, des raccourcis déductifs trop simplistes commandent à la prudence car il faut d’irréfutables preuves historiques et anthropologiques. Il n’y a pas deux expériences de civilisation absolument identiques ou bien totalement différentes si l’on considère les logiques de chronologie et de cartographie réelle  des cadres géographiques  concrets de la genèse puis de l’évolution de la culture Peul.

 

Si les sept  serments de l’hymne peuvent être considérés comme universels, c’est leur combinaison spécifique qui en fait un ensemble originel et original dans la singularité du contenu comme de l’expression propre à la vision éthique et esthétique Peul. Il n’y va pas autrement car c ‘est la la combinaison des notes de musique qui en fait la singularité du rythme,de l’harmonie ou de mélodie reconnaissable. Donc  les  sept  serments sont un tout comme mouvement d’ensemble pour former un Konngol.

 

D’autres Konngi relatifs aux normes éthiques auxquelles les Peul attachent un inestimable prix, telles: la pudeur physique,morale et intellectuelle;l e sens inné de l’honneur; l’esprit de contenance et de resserve;la patience face aux doutes et erreurs de la vie sociale; existent vraisemblablement. Il y a une logique de revendication  dans d’exhumation de ce patrimoine et de sa réédition, face  aux exigences du présent et de l’avenir.

 

Ce Konngol est récité devant une statuette en or en forme de bovidé, pour saluer  lever du soleil, face à l’Est, avec les rites gestuels précis, dans la stricte discipline des sens ainsi que la pureté corporelle et mentale requise. Saluer, c’est plus qu’un simple geste ou parole de politesse: c’est une adoration du divin omniprésent et éternel par l’entremise de tous les éléments de l’univers y compris l’humain. Dans la vision Peul,la salutation est un acte d’ adoration de son créateur en passant par son  semblable humain ou bien par un astre. Saluer, c’est le condensé de l’attitude de savoir-vivre et de savoir-être Peul face aux lois de la nature et de la société.

Qualifier ce texte-Konngol de ‘pré-islamique’ relève d’une convention et  de convenance dont l’intérêt relève de codification chronologique et de prédisposition idéologique. Ce qui serait vrai mais combien réducteur.

 

Ce sont plutôt le contenu théologique, le sens éthique et l’utilité pratique du texte qui comptent. Le débat ne se poserait pas car l’expérience culturelle Peul a eu et aura à partager un tronc commun de la première religion monothéiste  primordiale depuis la période Rama-Kush  …avec ses dérivées dans les variantes ultérieures des religions  révélées. Une fois convenu qu’il n’y a qu’une seule religion monothéiste universelle primordiale avec ses diverses manifestations et expressions selon des expériences spécifiques sans lesquelles on ne pourrait  de parler langue ou de  culture, encore moins de ses produits telle la littérature ou l’oralité.

 

Le Konngol, le Taalol (Taali,au pluriel) qui se définit comme bréviaire d’initiation à l’art de vie pastorale, au savoir  et au pouvoir politique ainsi que le Fantaŋ qui se comprend  comme  poème mythique  sous forme d’ode bucolique dont la préoccupation populaire n’aura privilégié que le support musical instrumental par le classique air du même nom,ainsi que le Cefol (Cefi,au pluriel) incantation magique comme connaissance de volonté mobilisant les lois physiques,biologiques selon les règles de  correspondance cosmique,relèvent de la littérature  et de l’oralité sacrées Peul. La musique du Fantaŋ inspire celui qui en joue et les paroles  déclamées engagent ceux qui l’écoutent et comprennent la portée et l’enjeu du message.

 

Ces genres sont habillés par la parole sacrée qui, disent les Peul, est divinement exacte; il convient donc d’être exact avec elle.

Le Tinndol (Tinndi, au pluriel)se peut traduire par conte, le Daarol (Daari, au pluriel) roman historique sous forme épique et tragédique ainsi que le Leele (Leeleji,au pluriel) qui se compose en poème romantique de libre inspiration pour le loisir et le plaisir, peuvent se simplifier au niveau de littérature ou oralité profane tout en conservant un tréfonds sacré. Il en est de même pour les Konnguɗi qui peuvent se comprendre par paroles libres  sous forme de dicton, proverbe, déclaration d’attitude ou d’intention. Les Konngi relèvent  du sacré alors que les Konnguɗi sont profanes sans pour  autant être démunis du sérieux.

 

Tous ces genres se regroupent sous le générique Coñce (littérature et oralité) qui est une intersection entre le nyenyal (l’art) et le nyeenyal (la sagesse) et qui se résume par le culte de la beauté au sens propre comme au sens symbolique. Tous ces genres  reflètent les profondeurs de la vision du monde, le cadres normatifs et  les échelles de valeur de la tradition Peul.

 

Souhaitons et osons espérer que cette contribution, ô combien modeste, saura interpeller nos enfants à     davantage d’ambition d’explorer, avec courage et méthode, d’autres pans inestimables de cet héritage culturel que nous ont légué nos ancêtres et que nous transmettrons à nos descendants.

 

Konngol Harameeji*¹ Jeeɗiɗi*²

                                        

1.  Buuɗal  yurmeende*3

2.  ƴellitiingal e innde Geno*4

3.  Yo jam nyallu haa to ciinyciiɗe-ma kaaɗi.

4.  Ɓesngu ina e wuro, jawdi ina sarii e ladde harimaaji*5

5.  Yo yiitere-ma reen*6

6.  Kala ko njeyɗa*7 min coottirii*8 ɗum

7.  Biigi*9 baggi, gay dimaaɗi*10   e ƴiiƴam sagataaɓe *11.

8.  Minen ɓiɓɓe Fulɓe*12  min ngoondanii-ma *13

9.  Harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa :

10. Goo: min ngujjataa *14!

11. Ɗiɗi: min penataa *15!

12. Tati:  min kulataa *16!

13. Nay:  min njanfotaako *17!

14. Joy:   min taƴataa ennɗam*18!

15. Jeegom : min pirtataa aadi *19!

16. Jeeɗiɗi:  kala ko danyaa ina rennda, min ɗawataa *20 !

17. Min piɓii ɗiiɗoo harameeji jeeɗiɗi ɗi mi pirtataa.*21

18. E laawol pulaaku*22  ngol mi ndoni

19. E Baaba Kikala kam woni maama kala

20. E Neene Naagara*23 kam woni sabu kala.

21. Min piɓii ɗiiɗo harameeji  jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

22. E barke kosam e nebam.*24

23. Min piɓii ɗiiɗo harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

24. Foroforondu *25  ina seedi

25. Kam woni mawɗo sippooɓe

26. Kam woni mooftuɗo sirru  burgal kelli *26, ɓirdugal eeri *27  e lahal baddi *28

27. Kam  humpitii ko boloŋ e sumalle  kasam kaalata *29.

28. Min piɓii ɗiiɗo harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

29. E yeeso Kuumen *30  kam woni  mawɗo aynaaɓe

30. Mo Geno-Dundaari resndi duruunde harimaaji,

31. Caali e beeli e daabaaji wuro e ladde.

32. Kam wakki  sirru sawru nelɓi*31  e boogol daɗol,

33. Kam foɓɓii ndurbeele*32, cabbi nay ndewi heen,

34. Kam soggiti koobi*33, forli lelli, billi e tewdi*34 to ladde Tulaa-Heela*35.

35. Min piɓii ɗiiɗo harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

36. E toraade ndokuwal Caamaaba*36 ba bacce  kaŋŋe capannɗe jeenay e jeegom*37

37. Yoo min male jawdi e cellal.

38. Min piɓii ɗiiɗo harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

39. Yo Geno-Dundaari  wuurnu-min, suura-min, dannda-min

40. No O danndirnoo ndaw*38 e nder jereende

41. E ngendiije nano e nyaamo*39,

42. Gila njaajeeri cooya*40  haa sahal*41  haa ɓaleeri*42 haa  maaje  geej*44.

 

Version en langue française.

 

HYMNE DES  SEPT SERMENTS   

 

1.Ô Grand Disque Solaire de la Miséricorde                                                                                    

2.  Qui se lève comme messager de Geno-l’Eternel !

3. Que règne la paix partout où éclaireront tes radieux sourires.

4. Que ton Œil Bienveillant protège notre progéniture restée aux campements

5. Ainsi que nos troupeaux épars dans les pâturages sacrés.

6. Nous mériterons certes Tes Bienfaits

7. Au prix de nos génisses,de nos étalons et du sang de nos jeunes guerriers.

8. Nous, enfants de Peul,convenons

9. Les sept serments que nous ne renierons au grand jamais:

10. Un: nous ne volerons pas;

11. Deux: nous ne mentirons pas;

12. Trois: nous n’aurons jamais peur;

13. Quatre: nous ne trahirons pas;

14. Cinq: nous n’aliènerons pas les liens de parenté;

15. Six:  nous ne romprons pas le pacte de promesse;

16. Sept: tout bien sera partagé car nous ne lèserons personne.

17. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand jamais,

18. Nous marcherons sur la Voie de savoir-être Peul que nous héritons

19. De Père Kikala  l’ascendant de tous

20. Et de Mère Naagara la raison d’être de tout.

21. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand  jamais,

22. Par la vertu du lait et du beurre.

23. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand  jamais

24. Nous prenons à témoin

25. Foroforondu la Doyenne des femmes laitières.

26. C’est bien Elle qui détient le secret de la mouvette en Kelli, le seau en Eri et la grande écuelle en Baddi.

27.C’est  bien Elle qui sait dénouer tout ce qui se dit dans la gourde et outre à lait.

28. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand jamais,

29. Devant Kuumen le Doyen des bergers

30. Celui à qui Geno-Dundaari l’Éternel-Tout-Puissant confie les pâturages sacrés,

31. Les rivières et les mares ainsi que les animaux domestiques et sauvages.

32. C’est bien  Lui qui détient le secret du  bâton  de pâtre en Nelbi et  de la corde à traire.

33. C’est  bien Lui qui sait flatter l’esprit de Ndurbele et commander la précession des troupeaux de bovidés.

34. C’est Lui qui sait guider les Koobi, conduire biches, gazelles et antilopes dans la haute brousse de Tuula-Heela.

35. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand jamais

36. Nous implorons le don grâcieux de Caamaaba aux quatre vingt seize écailles de couleur or

37. De nous rendre fortunés en troupeaux et en santé.

38. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand jamais,

39. Que Geno-l’Eternel et Tout-Puissant nous accorde la vie, l’honneur et le salut

40. Comme Il le fait pour l’Autruche dans les vastes espaces  continentaux,

41. Dans les  pays de gauche et de droite,

42. Dans les vastes étendues de couleur fauve, du  sahel, des terres noires  humides  jusqu’aux  océans.

 

Source:blog-pulaagu.com

 

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