La confrontation entre culture et foi dans l'Afrique coloniale : une aventure ambiguë cheikh Hamidou KANE

Qu’une confrontation puisse opposer culture et foi entre un envahisseur étranger et un peuple conquis est effectivement la situation que j’ai décrite dans L’Aventure ambiguë, à propos de la conquête du Pays des Diallo bé par l’Occident colonisateur. Le conflit entre ce qui est de l’ordre du religieux et ce qui est de l’ordre du laïque est, sans aucun doute, l’élément le plus structurant du livre puisqu’il se manifeste à toutes les étapes du récit de la vie de Samba Diallo, puisqu’il revient dans la plupart des scènes dialoguées qui ponctuent le texte et gouvernent même la composition de ce roman. De même, mon second roman, intitulé Les Gardiens du temple, vient apporter un élément de réponse à l’apparemment impossible réconciliation qui avait paralysé le pays des Diallobé et conduit Samba Diallo à l’impasse.

 

Je voudrais donc, brièvement, évoquer quelques aspects essentiels de cette confrontation entre la culture de la foi caractéristique de l’Afrique coloniale et la culture sécularisée de l’Occident colonisateur. Pour ce faire, je voudrais identifier les sources profondes du conflit entre ces deux ordres, avant d’en montrer les possibles réconciliations.

 

I. La confrontation entre culture et foi

 

Si dans les pages d’ouverture de L’Aventure ambiguë, je me suis évertué à décrire le contexte historique, c’est en grande partie pour mettre en évidence les différents aspects de ce conflit entre les deux cultures.

En effet, c’est un pays des Diallobé entièrement dominé par une culture de la foi, d’une foi mystique tournée vers l’ombre et donnant la primauté à la vie dernière que subjugue, par la force, un Occident qui, depuis la Renaissance, s’est engagé dans un processus de sécularisation qui a d’abord « commencé par reléguer Dieu « entre des parenthèses » avant de décréter Sa mort (cf. chap. IX de la première partie). Mais cet Occident, dans le même processus de sécularisation, a développé une culture scientifique qui lui a permis de devenir de plus en plus « maître et possesseur de la nature ». C’est en ce sens qu’il apparaît que la pensée athée ou agnostique de Nietzsche est solidaire de l’ère industrielle, de l’accumulation capitaliste, parce que « Dieu n’était plus là pour mesurer et justifier … L’industrie était aveugle, quoique, finalement, il fût encore possible de domicilier tout le bien qu’elle produisait … Mais voilà que déjà cette phase est dépassée. Après la mort de Dieu, voici que s’annonce la mort de l’Homme » (113).1

 

C’est cet Occident matériellement puissant et spirituellement infirme qui crée, pour les Diallobé, c’est-à-dire pour tous les peuples colonisés, une situation historique sans précédent, qui les installe dans un dilemme aux enjeux graves : comment acquérir le rationalisme occidental sans perdre sa foi ? Comment sortir du sous-développement culturel et matériel qui est source de défaite et de soumission sans annihiler la place de Dieu dans le cœur des hommes ? Ce dilemme se pose dans la scène inaugurale de L’Aventure ambiguë où des personnages, emblématiques de l’ordre de la foi, expriment la situation ambiguë dans laquelle les a installés la rencontre avec l’Occident moderne : «cependant, dit le maître d’école, la question est troublante. Nous refusions l’école pour demeurer nous-mêmes et pour conserver à Dieu sa place dans nos cœurs. Mais avons-nous encore suffisamment de forces pour résister à l’école et de substance pour demeurer nous-mêmes ? » (20).

 

Ce discours, aux prémisses contradictoires, révélateur de la dimension aigüe du conflit entre foi et culture, revient encore dans la bouche du maître de l’école coranique où il acquiert une dimension grave : « il est certain que leur école apprend mieux à lier le bois au bois et que les hommes doivent apprendre à se construire des demeures qui résistent au temps… Il faut construire des demeures solides pour les hommes et il faut sauver Dieu à l’intérieur de ces demeures … » (21).

 

Le même conflit entre l’ordre de la foi et l’ordre de la culture rationaliste revient au chapitre VII de la première partie dans lequel sont mis en scène des personnages qui incarnent les valeurs opposées de ces deux cultures : d’un côté le Chevalier, représentant d’une culture de la foi qui, non seulement croit « à la fin du monde », mais l’espère même » ; de l’autre un Paul Lacroix, incarnation d’une culture agnostique qui affirme de façon péremptoire que « le monde n’aura pas de fin ». Quand le représentant de l’ordre de la foi prône un « univers » rassurant, car n’admettant pas l’accident, le partisan du rationalisme exalte un monde scientifiquement cohérent qui a libéré l’homme de « craintes puériles et obscures ». Si Paul Lacroix, imbu de certitude, se complaît dans cet univers rationnel et cohérent, le Chevalier vit le même paradoxe que les autres personnages attachés à la foi car, malgré son attachement aux valeurs dernières, il a choisi de mettre son fils à l’école occidentale dans l’espoir de voir naître avec lui « un fils aux monde. Le premier fils de la terre. L’unique ».

 

Ce premier enfant de la terre, enfant de la foi et de la raison, aura pour mission de sauver Dieu dans un monde mondialisé qui risque de mourir sous le poids de l’évidence, sous le poids du matérialisme triomphant.

 

Samba Diallo, cet enfant de la foi et de la raison, durant toutes les étapes de son cheminement, ne cessera de vivre, de façon dramatique, voire tragique, ce conflit entre le cœur et la raison, conscient qu’il est de la nécessité de préserver coûte que coûte sa foi en Dieu, son intimité avec l’Etre. Or, le rationalisme cartésien s’est immiscé en lui, créant dans son cœur une fêlure, augmentant chaque jour la distance qui le sépare du foyer ardent du maître des Diallobé. C’est ainsi qu’un soir, lorsque dans une vision hallucinée lui parut le visage du Maître des Diallobé, il lui adresse cette imploration pathétique afin de sauver son âme de l’égarement et de l’éloignement de Dieu : « Maître appela-t-il en pensée, que me reste-t-il ? Les ténèbres me gagnent. Je ne brûle plus au cœur des êtres et des choses (…) J’implore en grâce ta clameur dans l’ombre, l’éclat de ta voix, afin de me ressusciter à la tendresse secrète… » (174). Il apparaît, de la sorte, que tout le cheminement de Samba Diallo n’est de bout en bout, qu’une illustration de L’Aventure ambiguë d’un être écartelé entre deux cultures de prime abord antagonistes : d’un côté, celle de la foi, de la mort et de la résurrection, de l’autre, celle de la raison, de la vie et du salut ici bas.

 

Et pourtant malgré les oppositions apparemment irréductibles entre les deux ordres, leur réconciliation se manifeste dans la fin de L’Aventure ambiguë et dans Les Gardiens du temple.

 

II. Du conflit à la réconciliation

 

Certes la mort de Samba Diallo peut être considérée comme le symbole de son échec à réconcilier la foi et la raison, et à travers lui, l’échec des Diallobé à construire des demeures solides et à sauver Dieu à l’intérieur de ces demeures. Mais l’ambigüité même de cette mort laisse entrevoir une possibilité de réconciliation entre les deux ordres. En effet, le refus de Samba Diallo de vivre sans Dieu fait du geste du fou un acte de délivrance qui met fin à ce drame de l’écartèlement et du déchirement qui torture la conscience de Samba Diallo, arrivé à l’ultime étape de son cheminement.

 

En vérité, c’est un homme épuisé par l’épreuve de la vie en Occident, gravement atteint dans sa foi en Dieu, incapable de prier, c’est-à-dire de communier, comme jadis, avec son Maître-Créateur, que l’on retrouve dans les chapitres VIII et IX de l’ouvrage. Seul le fou, qui est le complice du Maître des Diallobé dans la vision secrète et mystique des choses, comprend les causes profondes du drame de Samba Diallo. Comme celui-ci, il a connu le séjour occidental et le même drame métaphysique. Et c’est par le symbolisme de la « fatigue » qu’il désigne cette épreuve terrible qui aujourd’hui éloigne Samba Diallo de Dieu et de la mosquée : « Oui, Maître des Diallobé. Tu as raison. Tu es fatigué. Ils sont si fatigants, n’est-ce pas ? Repose-toi Quand tu retrouveras le repos, nous irons à la mosquée. » (178).

 

Cette compréhension du drame intime de Samba Diallo par le fou se confirme au chapitre IX de la deuxième partie où est répétée la même scène, afin de révéler le sens du geste du fou. Celui-ci invite à nouveau Samba Diallo à prier. Samba réplique fermement : « On n’oblige pas les gens à prier. Ne me dis plus jamais de prier ». Et le fou de répondre : « Oui Maître des Diallobé. Tu as raison. Tu es encore fatigué. Quand tu seras reposé de leur fatigue, tu prieras ».

 

C’est cette fatigue infligée par l’Occident et sa culture qu’exprime le personnage dans son monologue intérieur, véritable cogito cartésien dans lequel revient un nihilisme qui semble consacrer la défaite de la foi : « Je ne crois pas … Je ne crois pas … je ne crois plus grand-chose, de ce que tu m’avais appris. Je ne sais pas ce que je crois. Mais l’étendue est tellement immense de ce que je ne sais pas, et qu’il faut bien que je croie » (186). Si le fou peut accepter que Samba Diallo ne prie pas sur la tombe du maître (ce qui est un acte surérogatoire), il ne peut admettre qu’il refuse d’accomplir la prière du crépuscule qui est une prière obligatoire, un fondement de la foi islamique. En effet, comme l’a dit le Prophète de l’Islam, la prière est le critère qui distingue le croyant du non croyant. Pendant que le fou lui demande avec une véhémence forcenée de prier, Samba Diallo, lui, toujours monologuant, cherche à « clouer Dieu au pilori » et exprime haut son refus de vivre hors la présence de Dieu. « Tu ne saurais m’oublier comme cela.

 

Je n’accepterai pas, seul de nous deux, de pâtir de Ton éloignement. Je n’accepterai pas. Non … » Voilà pourquoi ces derniers mots (« Non je n’accepte pas … ») sont l’expression ultime de l’ambiguïté. Il s’adresse à la fois à Dieu et au fou qui vient de lui dire : « promets-moi que tu prieras demain » (187).

 

Langage intime prononcé à haute voix par mégarde ou distraction, ces derniers mots donnent au geste du fou et à la mort de Samba Diallo une dimension mystique. Samba Diallo, en refusant de vivre sans Dieu, s’élève en martyr au rang de « tant de gens (qui), ici et ailleurs, ont combattu et sont morts joyeusement… En mourant parmi la grande clameur des combats livrés au nom de ton Ami, c’est eux-mêmes que tous ces combattants voulaient chasser d’eux-mêmes, afin de se remplir de Lui… ». Vue sous cet angle, la mort de Samba Diallo est une échappée à la tentation de la culture matérialiste et un triomphe de l’ordre de la foi qui affirme ainsi sa primauté.

 

Faut-il rappeler que dans le soufisme musulman, le niveau le plus élevé de la quête mystique est de mourir à soi afin de rencontrer l’Ami et de se fondre en Lui. N’est-ce pas la même mort que choisit le plus grand mystique musulman de tous les temps, Mansour al Hallâj, condamné à mort pour avoir proclamé son extinction (fanâ) en Dieu ? On comprendra alors la portée du dernier chapitre de L’Aventure ambiguë qui consacre la fin de l’ambiguïté grâce à la mort. En effet, l’âme de Samba Diallo est accueillie par la voix de l’ombre qui, étape par étape, la soustrait à l’apparence, lui fait oublier « le reflet », et « les soleils aveuglants de l’exil », fait dissiper les antagonismes afin que s’opère « la grande Réconciliation » avec laquelle la lumière brasse l’ombre, l’amour dissout la haine… ».

 

Et la « Bouche d’ombre » d’inviter le revenant à constater sa renaissance à l’être dans un monde où « il n’y a plus de lumière, il n’y a plus de poids, où l’ombre n’est plus, où il n’existe pas d’antagonismes ». Et l’âme de Samba Diallo de savourer l’extase mystique qui s’empare de ceux qui seront irradiés par « la lumière singulière des profondeurs, qui ne « contourne pas », mais « pénètre » entièrement tout l’être afin de lui permettre d’accéder à la vérité, de retrouver son infinitude, d’entrer en ce lieu « où n’est pas l’ambiguïté ».

 

C’est alors que celui qui fut exilé en ce monde ici- bas retrouve le goût mystique (le zawq) du lait maternel qui, dans le soufisme musulman, est le signe et le symbole de la vérité. Tout cela débouche enfin sur le retour à l’instant éternel car pour les musulmans, la mort n’est qu’un retour à la source première : « Nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous retournons » est la formule dite à l’annonce de la mort d’un être. Conformément au langage du soufisme, les symboles du fleuve, de la lumière, du temps, de l’ombre et de la mer permettent ici de représenter la grande et ultime réconciliation avec l’être que constitue la mort : « la mer ! voici la mer ! salut à toi, sagesse retrouvée, ma victoire ! la limpidité de ton flot est attente de mon regard. Je te regarde, et tu reluis, sans limite. Je te veux pour l’éternité » (191).

 

Comme on peut le voir, ces derniers mots de L’Aventure ambiguë traduisent la fin de la confrontation entre le spiritualisme des Diallobé et le matérialisme de l’Occident qui a été à l’origine du déchirement de l’être de Samba Diallo. N’est-ce pas là une forme de triomphe de l’ordre de la foi sur l’ordre de la culture matérialiste ? Dès lors, le personnage de Salif Bâ, dans le deuxième roman « Les Gardiens du temple », ne serait, dans un certain sens, que la réincarnation d’un Samba Diallo qui a réussi à réconcilier la foi ardente des Diallobé et la culture rationaliste de l’Occident moderne.

 

Si dans L’Aventure ambiguë j’ai choisi comme sujet principal la confrontation de la culture et de la foi, c’est parce que la rencontre de l’Afrique musulmane avec l’Occident moderne a été le choc de deux cultures ayant deux visions du monde antagonistes : d’un côté une culture de la foi tournée vers l’ombre, dominée par la spiritualité et la mystique ; de l’autre une culture rationaliste, au matérialisme triomphant, dont le souci premier est de faire de ceux qu’elle exprime « les maîtres de l’extérieur », au risque de mourir lentement sous le poids de l’évidence ».

 

C’est ainsi que tous les grands résistants du pays des Diallobé contre l’Occident colonial ont, à l’image des maîtres soufi sénégalais, combattu au nom de la foi afin que Dieu garde sa place dans les cœurs et les demeures des hommes. On peut citer parmi eux Ousmane Dan Fodio, El Hadji Oumar Foutiyou Tall, El Hadji Malick SY, Cheikh Ahmadou Bamba, l’Almamy Samory Touré etc… qui ont tous combattu, au risque de leur vie, conscients qu’ils étaient d’être « parmi les derniers hommes au monde à posséder Dieu tel qu’Il est véritablement, dans son Unicité » (20). Leur combat reste encore d’actualité dans ce contexte de la mondialisation où l’on voit les non occidentaux « sous toutes les latitudes, trembler de convoitise, puis se métamorphoser en l’espace d’une génération, sous l’action de ce nouveau mal des ardents que l’Occident répand » (82).

 

C’est dire qu’elle est loin d’être terminée, cette confrontation entre la foi et la culture agnostique qui constitue, selon moi, le paradigme de L’Aventure ambiguë et périlleuse de l’homme moderne, quels que soient du reste son pays, sa religion et sa culture.

 

Ouvrages cités

Kane, Cheikh Hamidou. L’Aventure ambigüe. Paris: Juillard, 1961.

 

 

 

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