Après les affrontements ethniques entre le Sénégal et la Mauritanie, les témoignages des réfugies sont accablants pour Nouakchott

« je suis mauritanien : on’a pas le droit de me priver de mon pays, de mon mari et de mon enfant à cause de la couleur de ma peau… » à la porte du hangar surchauffé qui sert d’abri provisoire à plusieurs centaines de réfugies, Djeinaba. H exprime sa colère. Mais pour elle comme pour les milliers d’hommes et de femmes et d’enfants expulsés au Sénégal, le droit n’a pas changé grand chose à l’affaire.

 

Djeinaba à trente ans et la peau noire. Fonctionnaire à la banque centrale de Mauritanie, elle a été interpellée en juin dernier par la police à son bureau. « après un contrôle d’identité, j’ai été détenue trois dans un poste de police, avec une centaines de personnes. », affirme-t-elle.

 

Sa fille aînée a pu lui apporter à boire et à manger. « on l’a expulsée avec moi. Mais on m’a empêchée de revoir mon mari et mon bébé de six mois…les policiers m’ont dit : nous le gardons, c’est un enfant de la nation. » Transportée par camion jusqu’au fleuve Sénégal Djeinaba a été mise sur un bac et déportée fin mai.

 

« Après les événements, les soldats sont venus chez moi, raconte Moussa H, chef d’exploitation dans une mine. Ils ont vérifié l’état civil de toute la famille, remontant jusqu’aux parents. J’avais des documents prouvant que nous sommes bien Mauritaniens ; mais à chaque fois ils disaient : ça ne suffit pas !ils ont donné l’ordre à toue la famille – neuf personnes avec mon père – de partir. Nous n’avons presque rien pu emporter. J’ai fermé la maison et laissé la clé à un voisin. On nous a entassés avec une quarantaine de personnes dans un camion – poubelle, direction Nouakchott à 300 kilomètres. Les gens étaient inquiets, beaucoup pleuraient. Là, on vous embarque un avion militaire marocain à destination de Dakar. Le pilote s’est interposé en apprenant que nous étions Mauritaniens. J’ai l’ordre de n’évacuer que des Sénégalais, a-t-il dit. Mais les policiers ont répondu : nous, aussi on a des ordres ! Et ils nous forcés à embarquer. »

 

Aminata.D, infirmière, a été déportée avec cinq enfants. Mais son mari, fonctionnaire, et trois autres enfants, ont été épargnés. Ses papiers d’identité ont été confisqués.

 

A l’aéroport, lorsqu’elle a vu les policiers « prendre tous les bijoux, chaînes, bagues et boucles d’oreilles », elle a mis les siens, avec sa carte professionnelle dans un sandwich que sa fille a fait semblant de grignoter …

 

« Jamais je n’avais imaginé cela ! je suis Mauritanien de père et de mère, et même marié à des Mauresques. Est ce à cause d’affaires de corruption que j’ai refusé de couvrir, malgré les pressions du gouvernement ? », l’inspecteur des impôts qui parle a été expulsé avec douze membres de sa famille ; d’autres sont restés en Mauritanie. Il ajoute : « nous avons été déportés en pleine nuit à travers le fleuve, avec une centaine de personnes. Tous leurs biens et animaux avaient été confisquées. Avant de traverser on nous a dépouillé de tout, y compris de nos chapelets de prière. »

 

Brutalités

 

Ceux qui ont été expulsés par voie terrestre - la majorité – font état de brutalités, de vols, et même de viols de la part des policiers, militaires et douaniers mauritaniens. On parle de village incendiés et de troupeaux confisqués dans le Sud.

On raconte de Houlimata.S, une étudiante en philosophie devenue  « moitié folle ». Pour lui faire avouer son appartenance supposée au mouvement d’opposition des FLAM (Forces de Libération Africaines de Mauritanie), les policiers, après lui avoir fait croire qu’ils avaient fait brûler ses parents, avaient menacé de l’arroser d’essence. Finalement, réunie avec ses parents; la jeune fille a été expulsée.

 

Apres une série d’entretiens avec les réfugiés, que le gouvernement sénégalais a installés à Thies, au nord de Dakar, certaines évidences s’imposent :

 

  1. tous les expulsés sont des Negro africains ( pas de Berbero maures dans le lot ) ;

  2. tous affirment être des citoyens mauritaniens et avoir été en possession de documents établissant clairement leur nationalité ;

  3. les bannis représentent à peu près toutes les catégories socio – professionnelles, avec une part notable de fonctionnaires, de militaires et d’universitaires ;

  4. contrairement aux affirmations mauritaniennes, faisant état de « départs volontaires »,tous affirment avoir été déportés manu militari, sans garantie d’aucune sorte et sans respect pour l’unité familiale ;

  5. tous semblent avoir été, à divers degré, dépouillés de leurs biens.

 

Au-delà de ces constations, deux questions reviennent , obsédantes : pourquoi ces expulsions et jusqu’où iront-elles ? « les massacres d’avril » sont mis en avant pour expliquer la suite des événements. Mais les réfugiés font état de causes moins conjoncturelles. Toutes sortes de tensions et de contradictions : raciales, ethniques, politiques, culturelles, démographiques et économiques semblent s’être combinées pour former un mélange particulièrement explosif ( le Monde du 18 mai).

 

D’autant que l’héritage du passé esclavagiste, qui subsiste ça et là, pèse encore lourd. En effet, c’est seulement en 1980 que la Mauritanie, dernière de toutes les nations, aboli formellement l’esclavage. « il n’y a rien à faire c’est dans la nature du Maure : pour lui, le Noir, c’est avant tout l’esclave », remarquait un réfugié. Il ajoutait « Dès l’enfance, s’établit une ségrégation raciale de fait. »

 

Le gouvernement de Nouakchott a-t-il frappé de manière indiscriminée ?

Certains responsables nationaux et provinciaux ont-ils pris prétexte des violences d’Avril pour se débarrasser d’opposants et de citoyens à la nationalité douteuse ? serait-on en présence d’une volonté extrémiste, panarabe, de « denégrifiaction » ?

 

Ancien ministre sénégalais, Cheikh Hamidou Kane nous a déclaré : « Pour moi, tous les Noirs sont visés ; car ce qui se passe aujourd’hui est l’aboutissement d’un processus amorcé depuis longtemps. Sous prétexte d’arabisation, les Noirs ont été progressivement des responsabilités, et des populations entières déplacées à la suite de la mise en valeur des terres du Sud. » Proche du président Diouf, se prononce pour une solution négociée. « Mais il faudra que les Maures s’engagent à régler la question nationale et qu’ils donnent aux Negro africains la place qui leur revient dans le gouvernement et l’administration de la Mauritanie.. »

 

Faute de quoi certains exilés n’écartent pas l’éventualité d’un recours à la lutte armée pour reprendre pied dans leur pays.

 

Tous les Noirs (près d’un million de personnes) sont-ils visés ? pour le moment, certains groupes ethniques negro africains de Mauritanie - ceux qui ont des liens avec les F.L .A.M – et le Sénégal - et certains villages des bords du fleuve semblent plus visées que d’autres ;

 

Force est de constater que les Haratines, esclaves affranchis qui constituent une bonne part du groupe noir, sont dans cette affaire, aux côtés de leurs de leurs anciens maîtres contre leurs « frères de race.»

 

Dernier point : ce délicat dossier fait ressortir, depuis plus d’un mois, l’embarras des gouvernements africains et la discrétion d’organisations telles que la commission africaines des droits de l’homme. Elle vient, pourtant, à la mi-juin, d’inaugurer en grande pompe son quartier général, en Gambie, pays voisin du Sénégal.

 

Thies ( Sénégal )

De notre envoyé spécial

 

 

Rolland – pierre paringaux.

 

Le Monde 12 décembre 1989.

 

 

 

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