Les événements d'avril 1989 : les expulsions forcées de Noirs mauritaniens (3ème partie)

LES ABUS ASSOCIES AUX EXPULSIONS

 

Non seulement une expulsion sommaire est en soi une violation manifeste des droits de l'homme, mais l'ensemble du processus d'expulsion fut accompagné en Mauritanie de nombreux abus à l'encontre de la personne des expulsés. Certains abus furent directement perpétrés par le gouvernement et les forces de sécurité; d'autres furent commis par des individus avec l'aval implicite des autorités et dans l'impunité la plus totale.

 

Dans plusieurs villages et dans les villes, on rapporte que les forces de sécurité torturèrent les personnes pendant des semaines avant de procéder à leur expulsion. Les victimes furent battues après avoir été ligotées aux mains et aux pieds. Certaines d'entre elles furent privées de nourriture pendant deux ou trois jours. D'autres furent soumises à la torture dite du "jaguar" (33). Ces abus ainsi que d'autres sont décrits dans les paragraphes qui suivent.

 

Le témoignage de l'Imam Mohamed El Faso, un imam [chef religieux musulman] d'Aleg, illustre la variété des violations commises lors des expulsions:

 

Je ne suis pas le seul imam à avoir été déporté. Beaucoup d'autres imams noirs l'ont été. Ce qui est le plus choquant, ce n'est pas le fait que des imams aient été expulsés, mais ce sont les terribles abus (assassinats, viols, incendie des maisons etc.) commis à l'encontre des musulmans ordinaires et les violations à l'Islam même.

 

Le 10 mai, un groupe de Beydanes qui dirigeaient des Haratines vinrent chez nous. Sous les ordres des Beydanes, les Haratines se sont emparés de tout ce qui leur tombait sous la main. Ils détruisirent tout ce qu'ils ne pouvaient pas emporter. J'avais deux grandes malles pleines de livres islamiques, dont plusieurs exemplaires du Coran. Ils ont tout brûlé sous mes yeux. C'est ce qui m'a blessé le plus, et ils le savaient. Ils sont venus en tapant sur des tambours de guerre. Pour eux, c'était une guerre. Le 10 mai, ma maison a été réduite en cendres. Aleg est la capitale régionale et les maisons sont construites les unes à côté des autres. Ils n'ont cependant choisi que les maisons appartenant aux Noirs. Ma maison ne se trouvait qu'à deux cents mètres du bureau et du domicile du gouverneur de région, ce qui me conforte dans l'idée que le gouvernement était complice de ces opérations. 

 

Le premier jour, j'ai personnellement eu connaissance des cas de vingt-deux personnes qui furent sérieusement blessées avec des fractures multiples. A l'hôpital, il ne leur a été dispensé aucun soin. Lorsque nos maisons furent attaquées, le chef de la police régionale, le commandant de la gendarmerie, le commandant militaire de la région ainsi que le directeur des Services de Sécurité Régionaux étaient tous là, mais ne sont pas une seule fois intervenus ni n'ont aidé les victimes. Ils ne sont intervenus que lorsqu'un Noir a essayé de se défendre. Ils lui ont confisqué son arme et l'ont arrêté. On n'a jamais eu de nouvelles de certaines personnes qui ont été arrêtées à Aleg à cette époque-là. D'autres ont été arrêtées puis expulsées. On a promis à certains qu'ils seraient libérés s'ils versaient une caution; ils ont été expulsés après paiement de ladite caution. 

 

Une autre attaque a eu lieu à Aleg le 22 mai, suivie d'une nouvelle vague d'arrestations. L'attaque était identique à la première. Parmi les personnes arrêtées figurent les noms suivants:
Ousmane Diop, un boulanger;
Amadou N'diaye, un inspecteur;
Thierno Alassane, un marabout [chef religieux];
Sow Abou, un pharmacien;
Mboth, un policier;
Bâ Mamadou Pathie, un commerçant;
Bâ Ibrahim, un fonctionnaire municipal;
Diallo Moctar, un directeur d'école.

 

Ils ont été emprisonnés au poste de police pendant huit jours sans nourriture. Leurs familles ont été regroupées et ont passé la nuit au poste de police où tous leurs objets de valeur (montres, bijoux) ont été confisqués. Les victimes ont ensuite été entassées les unes sur les autres dans des camions et conduites à Boghé. Elles n'avaient rien d'autre que les vêtements qu'elles portaient sur elles.

A Boghé, ceux qui portaient des boubous ont été dévêtus. Les gens ont pris ce qu'ils voulaient et le reste a été entassé et brûlé. Nous avons quitté Boghé dans un autre camion pour être mis dans des pirogues à destination de l'autre rive. Nous sommes d'abord allés à Démélé puis ici, avec l'aide de la Croix Rouge. Nous avons été expulsés le 27 mai (34).

 

Les détentions préalables aux expulsions

 

La détention avant l'expulsion fut probablement l'abus le plus courant. Beaucoup de Noirs furent convoqués par la police pour interrogatoire lorsque la décision de les expulser fut prise. Les personnes très connues, dont les autorités présumaient qu'elles n'essayeraient pas de prendre la fuite, furent souvent convoquées au commissariat pour interrogatoire tous les jours et cela pendant plusieurs semaines.

 

La plupart des témoignages contenus dans ce chapitre font allusion aux détentions qui ont précédé les expulsions. Un marin, âgé de trente-cinq ans, qui travaillait à Nouadhibou, le plus grand port commercial de Mauritanie, raconta à Human Rights Watch/Africa son séjour dans plusieurs lieux de détention:

 

On m'a conduit au commissariat central de Nouadhibou où j'ai été détenu pendant un mois et dix jours. Après trois jours, le commissaire a dit avoir reçu l'ordre de ne plus me donner la nourriture que m'apportaient mes proches. Il m'est arrivé de ne pas manger pendant trois ou quatre jours ou de ne manger que ce que les gardiens noirs réussissaient à me faire passer en cachette. J'ai ensuite été transféré au commissariat central de Nouakchott où j'ai séjourné pendant vingt-cinq jours. J'ai alors été conduit vers Rosso. Ils ont pris une grande partie de l'argent que j'avais sur moi.

 

A Kharé, on m'a dit que, puisque j'étais physiquement bien bâti, je devais porter les personnes âgées sur l'autre rive. Lorsque j'ai rétorqué que je ne pouvais pas toutes les transporter, les gendarmes ont menacé de m'exécuter (35).

 

Oumar, un étudiant de l'Institut Scientifique de Nouakchott, fut expulsé avec sa mère et sa soeur, âgée de seize ans. Il décrivit la détention de son vieux père:

 

Le 3 décembre 1989, ils ont arrêté mon père, qui était âgé de soixante-douze ans, et l'ont détenu sans charge pendant trois mois au commissariat de police du cinquième arrondissement. Il a été de nouveau arrêté deux semaines après sa libération. Nous n'avons aucune idée de son lieu actuel de détention et nous ne savons même pas s'il est encore en vie. Sa santé n'est pas des meilleures. Pendant les trois mois de sa détention, il avait les pieds et les mains attachés, ce qui lui a causé des problèmes de dos et des douleurs aux pieds.

Au début du mois d'avril, quelques jours après la deuxième arrestation de mon père, ma mère a été arrêtée à son tour. On lui a dit de se présenter au poste de police tous les soirs de 6 à 9 heures jusqu'au jour de notre expulsion (36)

.

Les violences sexuelles

 

Les femmes furent souvent victimes de violences sexuelles et même violées avant leur expulsion, particulièrement pendant la période de détention. En raison de la honte associée aux abus sexuels, Human Rights Watch/Africa n'a pas été en mesure de recueillir beaucoup de témoignages de victimes.

Une ancienne fonctionnaire du Ministère de l'Education, révoquée dans le cadre de la purge dirigée contre les professionnels noirs, décrivit comment elle fut sexuellement violentée:

 

J'ai été arrêtée le 27 mars à Nouakchott et conduite au siège de la sécurité publique...On m'a gardée pendant 48 heures et interrogée sur mes origines. Ils ont pris mes papiers d'identité et, pendant tout le mois suivant, j'ai dû me présenter tous les jours à leur bureau et y rester de 8 à 15 heures. Les agents essayent toujours de profiter des femmes qui viennent au poste; ils viennent le soir vous importuner chez vous.

Du 27 avril jusqu'au jour de mon expulsion, j'ai été détenue au commissariat central de la police judiciaire avec une autre femme et cinq hommes qui ont tous été expulsés. Les femmes détenues dans les commissariats courent un sérieux risque d'être violées et sont constamment victimes de traitements dégradants. La nourriture est rare et les soins médicaux inexistants. De plus, vous êtes très seul, car les autres Noirs ne viennent pas vous rendre visite de crainte d'être eux-mêmes arrêtés.

Le jour de notre expulsion, on nous a appelé un par un dans le bureau du directeur et là, devant tout le monde, on nous a demandé de nous déshabiller, simplement pour nous humilier. Toutes les montres et les bijoux ont été confisqués. Comme ils n'ont pas pu ôter mon bracelet, ils l'ont cassé en deux (37).

 

D'autres témoignages recueillis par Human Rights Watch/Africa indiquent que ce genre d'expérience était courant. Un ancien employé de l'ambassade des Etats-Unis décrivit les derniers traitements subis par un groupe de détenus avant leur expulsion:

Ils nous ont conduits dans un entrepôt de céréales et nous ont fait asseoir dans un coin crasseux pendant cinq heures. A 9 heures du soir, nous avons dû prendre la pirogue pour traverser le fleuve. Un douanier terrorisait tout le monde; il était particulièrement dur avec les femmes. Ces dernières ont été fouillées d'une manière honteuse, y compris dans leurs parties les plus intimes. Plusieurs d'entre elles ont été violées (38).

 

Le vol des biens

 

Avant de les expulser, la police et les forces de sécurité confisquaient habituellement tous les biens des Noirs --argent, bijoux, vêtements, provisions alimentaires et tout objet de valeur. Les boucles d'oreille étaient arrachées des oreilles des femmes, tandis que les jeunes et les vieux étaient dépouillés des habits qu'ils portaient; même les photos de famille étaient confisquées. La plupart des personnes expulsées perdirent tout ce qu'elles possédaient.

 

Human Rights Watch/Africa a eu connaissance de nombreux cas où les forces de sécurité volèrent les biens des expulsés. Les deux exemples suivants suffisent à illustrer cela. Zeinaba, une fonctionnaire, rapporta ce qui suit à Human Rights Watch/Africa dans un témoignage recueilli en mai 1990:

 

Je suis arrivée au Sénégal le 6 mai 1989. J'habitais à Sélibaby. Le 5 mai, ils sont venus m'arrêter à mon bureau. J'habitais près du commissariat de police; aussi, lorsque j'ai été conduite au poste, mon frère aîné et mes trois enfants sont venus, y compris mon bébé que portait mon frère dans ses bras. Au commissariat, Menim Ould Mohamed Talib, le commissaire, m'a tout pris, mon bracelet, mes boucles d'oreille, ma chaîne (en or), tout l'argent qui se trouvait dans mon compte en banque, jusqu'à mon boubou et mes chaussures, me laissant en slip. C'est comme ça que je suis arrivée au Sénégal... en slip.

 

Après mon expulsion, ma fille aînée, âgée de dix ans, a été interrogée pendant deux jours. Ils voulaient savoir où j'avais gardé mes bijoux et mon argent. Puis, elle a été elle-même déportée, seule. Mon autre fille, de neuf ans, et mon petit garçon, qui avait quatre mois, se trouvent en Mauritanie chez mes beaux-parents. A l'époque, mon mari étudiait à l'étranger. Finalement, ma fille et moi nous sommes retrouvées à Bakel; sous le choc de la voir, j'ai perdu connaissance. J'ai dû être hospitalisée pendant dix jours pour troubles cardiaques (39).

Un ancien employé de l'ambassade des Etats-Unis à Nouakchott, expulsé de Rosso alors qu'il rendait visite à des parents, fut interrogé à Rosso le 28 mai 1990. Il raconta: 

 

A 14h30, plusieurs policiers ont fait irruption à mon domicile...Deux d'entre eux nous ont surveillés alors que les autres fouillaient dans nos armoires et nos affaires. Le plus choquant, c'est lorsque le commissaire en personne m'a demandé si notre poste de télévision était noir et blanc ou couleur. Je n'ai pas répondu. Ensuite, on nous a ordonné de monter dans une voiture de police. J'ai demandé où nous allions; le commissaire m'a répondu: "Rejoindre ton père Abdou Diouf [le Président du Sénégal]".

 

Lorsque cela est arrivé, nos huit enfants n'étaient pas à la maison. Je lui ai dit que je n'irais nulle part sans mes enfants. Il m'a répondu que je n'avais pas à m'inquiéter pour eux puisqu'"ils étaient mauritaniens et non sénégalais". Finalement, il nous a autorisé à récupérer nos enfants. A notre grande surprise, le commissaire a alors demandé aux enfants de se déshabiller, sous prétexte que les habits qu'ils portaient "avaient été achetés avec de l'argent mauritanien et non sénégalais", insinuant par là que j'étais sénégalais et que j'avais profité de la Mauritanie.

Depuis le début de ces expulsions massives, les Noirs portent leur argent sur eux, de peur de ne pas pouvoir le recouvrer de la banque ou de crainte que leur maison soit cambriolée et leurs objets de valeur dérobés en leur absence lors d'une fouille pour trouver les résidents "sénégalais".

 

La confiscation des terres

 

L'un des buts essentiels des expulsions était d'accélérer le processus de confiscation des terres déjà en cours dans la vallée du fleuve Sénégal. Selon un Mauritanien en exil:

Les Maures ont perdu des marchandises au Sénégal et voulaient donc obtenir une compensation. C'est pourquoi ils s'en sont pris aux troupeaux des Peuhls: ils ont tué quelques animaux pour les manger, en ont vendu d'autres et en ont garder pour leurs élevages. Les Peuhls eux-mêmes ne furent visés qu'accidentellement. Mais la politique du gouvernement à long terme visait les terres. Ils savaient par quels moyens se les approprier (40).

 

Les expulsions forcées étaient également une réponse à la difficulté croissante rencontrée pour confisquer les terres à mesure que l'on avançait à l'intérieur de la vallée. Un ancien habitant de Sélibaby expliqua comment, dans sa région, les expulsions furent utilisées pour s'emparer des terres.

Dans la région de Guidimaka, beaucoup de Soninkés refusèrent d'abandonner leurs terres. Les autorités ne purent les convaincre de les vendre et de travailler pour les nouveaux propriétaires. La seule solution était de les expulser. Ce sont désormais les Haratines qui cultivent ces terres. Je les aperçois travailler dans les champs sur l'autre rive du fleuve (41).

 

Les expulsions modifièrent radicalement la répartition de la propriété foncière le long de la vallée. Des villages entiers, qui comptaient des centaines d'habitants, furent sommairement expulsés vers le Sénégal; dans d'autres, les habitants prirent la fuite de peur d'être tués; des centaines de personnes furent emprisonnées ou assassinées. Revenu sur les lieux plusieurs mois après les expulsions, un agent de santé, qui connaissait bien la vallée, qualifia la scène de "macabre".

Les expulsions permirent aux Beydanes de s'emparer des terres qui appartenaient auparavant aux Noirs. Dans certains cas, les Haratines travaillent sur les terres devenues propriétés d'hommes d'affaires beydanes; dans d'autres cas, on a donné ces terres aux Maures rapatriés du Sénégal.

 

Les Haratines jouèrent un rôle important dans les confiscations des terres après le début des expulsions. Le gouvernement se servit d'eux pour effectuer les violences associées aux expulsions; en contrepartie, les Haratines reçurent souvent une partie du butin, à savoir les biens confisqués aux déportés. Un vieux réfugié de Garly raconta:

On faisait venir les Haratines spécialement pour piller les maisons; ils ne s'emparaient que des petites choses. Les autorités s'accaparaient de tout le bétail et des objets de valeur des personnes expulsées (42).

Les autorités beydanes réalisèrent que donner des terres aux Haratines leur permettrait de consolider l'allégeance politique de ces derniers envers elles. Cet effort de séparer les Haratines des populations ethniques noires fut déterminant dans la stratégie du gouvernement. Samba, un réfugié de Sélibaby, décrivit de quelle façon les Haratines traitèrent les villageois:

 

Parce qu'on leur avait dit qu'ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient, les Haratines nous ont pris nos biens, nous ont battus et ont volé nos animaux. Ils faisaient tout cela pour nous terroriser. Finalement, on nous a même interdit de quitter le village; nous ne pouvions pas cultiver nos champs, les Haratines le faisaient. Nous ne pouvions plus le supporter. Nous avons donc été obligés de partir (43).

Human Rights Watch/Africa a reçu de nombreux témoignages de paysans noirs dont les terres furent saisies après leur expulsion. Le cas de cet homme originaire du village de Beylane illustre bien ce scénario:

J'avais deux champs, un de maïs et un de sorgho. En 1989, un Beydane est venu et les a mesurés. Il était accompagné d'une délégation composée d'un gendarme, du chef d'arrondissement, du préfet et du gouverneur. Ils n'ont pas voulu m'expliquer ce qu'il se passait. Deux semaines plus tard, le Beydane est revenu pour délimiter le terrain avec des briques en ciment. J'ai pris un rendez-vous avec le chef'arrondissement, mais on m'a forcé à traverser le fleuve le jour où je devais le rencontrer (44).

Un habitant du village du Chapsabel décrivit une expérience similaire qui arriva dans sa coopérative et qui illustre bien ce que connurent de nombreux paysans noirs:

 

Notre coopérative comptait soixante-dix-sept membres et plusieurs champs près du fleuve, dont une rizière de vingt-sept hectares. A la fin de 1988 ou au début 1989, des Maures --civils et gendarmes-- sont venus munis de règles. Lorsque nous leur avons demandé pourquoi, ils nous ont répondu que la terre appartenait à l'Etat. Ils ont pris trois de nos champs de maïs, soit environ dix hectares, et quatre champs de millet. Finalement, en mai, les gendarmes ont annoncé que tout le village devait partir (45).

 

La destruction des documents officiels d'identification

 

Lors des expulsions, la plupart des pièces d'identification (cartes nationales d'identité, actes de naissance, diplômes et cartes professionnelles) furent systématiquement saisies et détruites. C'est pourquoi la plupart des personnes expulsées ne sont pas en mesure de prouver leur citoyenneté mauritanienne, leurs titres de propriété, foncière ou autre, ou encore de fournir la preuve de leur profession. Plus haut fut mentionné l'histoire de ce groupe de paysans à qui on confisqua tous les documents. Un ancien employé de l'ambassade des Etats-Unis à Nouakchott décrivit cet autre cas:

 

Cinq-cent cinquante-neuf d'entre nous furent déportés le 6 mai 1989. La majorité était composée de femmes dont les maris avaient été déportés, et d'enfants non accompagnés. A 14h30, plusieurs policiers sont venus à mon domicile. J'avais quitté Nouakchott pour passer les fêtes dans mon village. Lorsque la police est arrivée, j'étais en compagnie de mon frère. Les policiers m'ont demandé ma carte d'identité. Ils l'ont prise ainsi que mon certificat de nationalité. Mon frère et ma femme leur ont également remis leurs pièces d'identité. Ils ont alors décrété que nos papiers étaient des faux.

 

Ousmane, un réfugié à Dakar, dépeignit les problèmes auxquels furent confrontés les Noirs qui furent licenciés après le début des expulsions, ne purent retirer les économies qu'ils avaient en banque et qui, finalement, furent contraints à quitter les villes pour retourner dans leur village.

Ceux qui ont été licenciés ont des problèmes pour quitter Nouakchott et se rendre dans la vallée, ce que la majorité d'entre eux est obligée de faire pour des raisons économiques. Les policiers chargés du contrôle sont au courant des problèmes qui opposent les Noirs au gouvernement. Ils essayent donc de vous soudoyer de l'argent en menaçant vos enfants. Mais il existe d'autres types menaces. De façon routinière, on demande aux Noirs de descendre des cars de transport public et de montrer leurs papiers d'identité, qui sont généralement saisis et déchirés, sous prétexte qu'ils sont faux et que les Noirs font du trafic de documents nationaux d'identité (46).

 

Toutes les tentatives visant à contester la régularité de ces expulsions devant les tribunaux se sont avérées vaines. Human Rights Watch/Africa rencontra à Dakar un avocat qui fut expulsé de Nouakchott en juin 1989. Son expérience illustre le mépris du gouvernement mauritanien pour le principe de légalité:

J'étais avec ma famille au moment où les évènements entre le Sénégal et la Mauritanie ont éclaté. Je suis alors retourné à Nouakchott. Deux jours plus tard, j'ai appris que la police était venue à mon bureau. Je me suis immédiatement rendu au commissariat pour m'enquérir des raisons de cette visite. Après avoir appelé mon nom, le commissaire m'a demandé s'il s'agissait bien de moi. Puis il m'a demandé de revenir le soir même muni de mes diplômes.

 

Je suis donc retourné au commissariat avec lesdits papiers ainsi que mes documents d'état civil, des copies de mes diplômes, etc. Ils m'ont dit qu'ils pensaient que j'avais fait mes études au Sénégal, mais en fait j'ai étudié en Irak. Ils ont ensuite jugé que, étant donné que ma carte d'identité avait été établie en 1975, il s'agissait nécessairement d'un faux document. Evidemment, dans un pays comme la Mauritanie, les gens ne sollicitent pas automatiquement une carte d'identité. Ils ne le font que lorsqu'ils en ont besoin pour des raisons administratives, comme par exemple lorsqu'ils veulent s'inscrire dans une école moderne. Mais bien sûr, et particulièrement jusqu'à la fin des années soixante-dix, l'écrasante majorité de la population se rendait dans les écoles coraniques et n'avait donc pas besoin de papiers d'identification.

 

Quelqu'un du barreau est venu me chercher. Le lendemain, on m'a de nouveau convoqué au commissariat, où l'on m'a fait attendre dehors. J'ai appris un peu plus tard que le directeur régional de la sécurité avait demandé à toutes les autres personnes présentes de partir, sauf à moi. Le commissariat central de Nouakchott a alors reçu l'ordre de m'expulser. Il était clairement précisé que cela devait être fait rapidement afin d'éviter toute publicité, car les gens venaient pour savoir pourquoi j'avais été arrêté et pourquoi l'on faisait tant d'histoires autour de ma carte d'identité simplement parce qu'elle avait été établie en 1975. On m'a ensuite demandé de faire venir quelqu'un qui pourrait prouver que j'étais mauritanien: j'ai refusé sur la base du fait que le tribunal qui m'avait délivré cette carte d'identité représentait lui-même le peuple mauritanien dans son ensemble, et que, dans ces conditions, je ne voyais pas la nécessité de faire venir quelqu'un pour attester de ce qu'un tribunal, représentant la nation, avait décidé en ma faveur.

 

J'ai ensuite été conduit au commissariat du quatrième arrondissement de Nouakchott, où l'on m'a demandé des détails sur mes comptes bancaires et mes autres biens: j'ai refusé de répondre aux questions. Ils voulaient aussi confisquer ma carte professionnelle. Bien sûr, en tant qu'avocats, nous connaissons bien les méthodes de la police. En outre, nous connaissons personnellement beaucoup de policiers, c'est pourquoi ils ont hésité à me fouiller. Après avoir établi la liste des quelque cent personnes qui se trouvaient au commissariat du quatrième arrondissement et qui devaient être expulsées, ils ont fait venir un véhicule et nous avons été conduits le même jour à Rosso, où nous sommes arrivés le soir peu avant 22h00(47).

 

L'absence de documents officiels d'identité combinée à une discrimination systématique a abouti à ce que la plupart des libertés publiques des Noirs soient ignorées.

Depuis que les expulsions ont commencé, les Noirs ont eu d'énormes difficultés à obtenir des cartes d'identité ou même à renouveler celles qui arrivaient à expiration. Il en est de même pour les passeports et les autres documents établis par l'administration.

La liberté de circulation à l'intérieur du pays est également limitée. Les Noirs racontent qu'ils sont soumis à des harcèlements continuels aux nombreux points de contrôle établis le long des routes principales. Qu'ils soient à bord de voitures particulières ou qu'ils voyagent en transport en commun, les Noirs sont désignés par l'armée et la police, souvent contraints à montrer leur pièces d'identités et à ouvrir leurs bagages; ils sont même parfois arrêtés.

 

Les règlements de comptes

 

Ce climat ambiant de persécution des Noirs a eu un autre effet. Il a permis aux Beydanes de profiter des politiques gouvernementales pour régler leurs comptes personnels. Ils ont ainsi utilisé cette politique pour déposséder les paysans noirs de leurs terres, paralyser la concurrence des entreprises noires ou encore interrompre le paiement des salaires des employés et domestiques noirs qu'ils faisaient expulser s'ils insistaient à être payés. Un médecin, qualifia le licenciement massif des noirs "d'embargo économique". Il ajouta:

Les professionnels de santé ont également été affectés par ces mesures. On a demandé aux infirmières, par exemple, de ne pas venir au travail jusqu'à nouvel ordre. Elles ont appris la semaine suivante à la radio qu'elles avaient été licenciées pour avoir abandonné leur poste sans explication (48).

 

Le cas suivant représente bien les nombreux témoignages recueillis par Human Rights Watch/Africa qui décrivent comment le système fonctionnait en général:

 

Djeinaba (c'est un pseudonyme) était employée dans une entreprise privée à Nouakchott. Elle alla voir son employeur à Nouadhibou n'ayant pas été payée par la direction pendant dix mois consécutifs. A l'issue de négociations auxquelles la police avait participé, un accord fut conclu aux termes duquel elle devait être remboursée des sommes dues en trois versements à des dates fixées. Elle n'a jamais rien reçu. Peu après la date de la première échéance, la police vint l'arrêter. On lui expliqua que, selon la directrice, elle était sénégalaise qui était revenue après avoir été expulsée et qu'elle la menaçait. C'est sur ce fondement qu'elle fut expulsée. Djeinaba décrivit les conditions de son expulsion:

 

J'ai été enfermée dans une cellule comme si j'étais une voleuse. Lorsque mes proches sont venus me rendre visite, je n'ai pas été autorisée à les voir. Au contraire, on les a interrogés sur les origines de notre famille et sur les liens qu'ils avaient avec moi. Quelques jours plus tard, ma mère, qui est mauresque [une Maure], est venue de Nouakchott pour me voir; elle a été à son tour interrogée. Elle a dû apporter toutes ses pièces d'identification pour prouver notre lien de parenté. Les policiers emportèrent mon certificat de nationalité et mon acte de naissance ainsi que ceux de ma mère au bureau de l'état civil pour voir s'il était possible que je sois la fille d'une mauresque. Au bout d'un mois et trois jours, on a informé ma mère que j'allais être envoyée à Nouakchott pour une enquête plus approfondie. Elle est retournée à Nouakchott où j'ai été transférée par la suite.

 

J'ai été gardée au commissariat central où l'on m'a posé les mêmes questions sur les origines de ma famille. J'y suis restée un mois et dix-sept jours. Je sais que ma mère est venue me rendre visite, mais je n'étais pas autorisée à la voir. J'étais obligée de partager la nourriture qu'elle m'apportait avec les gardiens. Je n'étais autorisée à me rendre aux toilettes qu'à des heures précises. La veille de mon expulsion, ils dirent à ma mère de revenir au commissariat le jour suivant pour signer le papier pour ma libération; lorsqu'elle est arrivée, j'avais déjà été transférée. Ce jour-là, les policiers ont déchiré devant mes yeux mon acte de naissance et mon certificat de nationalité. Ils prirent mes bijoux et mes vêtements.

Je ne sais pas ce que je fais ici. Je suis née au Sénégal; ma famille est partie en Mauritanie quand j'avais trois mois et je n'ai rien à voir avec le Sénégal; je n'y étais même jamais allée avant (49).

 

Les expulsions ont largement accéléré la campagne gouvernementale visant à éliminer la concurrence commerciale des entrepreneurs noirs. La destruction ciblée des entreprises et des commerces appartenant à des Noirs lors des évènements d'avril 1989 combinée à la persistance des banques à refuser de leur consentir des prêts et des crédits ont permis d'étouffer les affaires des Noirs en Mauritanie.

 

L'IMPACT DES EXPULSIONS

 

Le gouvernement Mauritanien a profité des incidents survenus au Sénégal en avril 1989 pour vider le plus possible le pays de sa population noire africaine. Le but était de faire en sorte que la campagne d'arabisation réussisse, que la prédominance démographique des Maures soit incontestée et que l'allégeance politique des Haratines ne puisse pas basculer des Beydanes vers les Noirs.

 

Menées à leur terme logique, les expulsions ont été conçues pour changer totalement le paysage ethnique de la Mauritanie. Bien que tous les Noirs n'aient pas été expulsés, la composition ethnique de la Mauritanie a notablement changé. Visiteurs comme citoyens ne reconnaissent plus le pays qu'ils ont connu. Ibrahima Sall, l'un des membres des FLAM emprisonné en 1986 (voir chapitre 8 "L'arrestation et la détention des activistes noirs), fit part à Human Rights Watch/Africa de ce qu'il a ressenti lorsqu'il a été libéré en 1990 après que tant des personnes qu'il connaissait ont été expulsées:

 

Je n'avais jamais pensé que je quitterais la prison en vie. Pour eux, j'étais le cerveau [des FLAM]. J'ai eu une sorte de vertige du fait de l'espace restreint auquel j'étais habitué. J'ai également eu l'impression de n'être rien, que la vie continue sans vous. Je ne croyais plus dans ce pays. Il y avait aussi un vide -- ma famille était partie, mes amis avaient été expulsés. Lorsque j'ai vu ma mère, âgée de quatre-vingt sept ans, elle ne m'a pas reconnu.

 

J'ai eu un autre choc lorsque je suis allé à Bogué. J'ai contemplé le fleuve de la fenêtre de ma vieille chambre -- j'allais toujours me baigner dans le fleuve; c'était une sorte de cérémonial. Et à présent, je ne pouvais plus le faire à cause de la présence des gardes en faction le long du fleuve. C'est à ce moment-là que j'ai compris que les choses avaient changé (50).

 

 

Notes

 

34. Interview réalisée à Dakar, au Sénégal, le 14 mai 1990.

35. Interview réalisée au Sénégal en mai 1990.

36. Interview réalisée au Sénégal en mai 1990.

37. Interview réalisée au Sénégal en mai 1990.

38. Interview réalisée au Sénégal en mai 1990.

39. Interview réalisée à Dagana, au Sénégal, le 25 mai 1990.

40. Interview réalisée à Dakar, au Sénégal, le 6 mars 1991.

41. Interview réalisée à Dar es Salaam, dans le département de Bakel, au Sénégal, le 27 février 1991.

42. Interview réalisée à Garly, au Sénégal, en mai 1990.

43. Interview réalisée dans les environs de Bakel, au Sénégal, le 27 février 1991.

44.Interview réalisée à Beylane, au Sénégal, le 1er mars 1991.

45. Interview réalisée à Beylane, au Sénégal, le 1er mars 1991.

46. Interview réalisée à Dakar, au Sénégal, le 5 juin 1990.

47. Interview réalisée à Dakar, au Sénégal, en mars 1991.

48. Interview réalisée à Dakar, au Sénégal, le 24 février 1991.

 

Source : HUMAN RIGHTS WATCH


 

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