Mauritanie: tensions entre les communautés maure et noire Le Monde 31 octobre 1987

Une cinquantaine d'arrestations ont été opérées en Mauritanie après la découverte d'un complot la semaine dernière (le Monde du 30 octobre), indique l'AFP, citant des sources autorisées à Nouakchott. Un mouvement clandestin, les "Forces de libération africaines de Mauritanie", affirme pour sa part, dans un communiqué diffusé à Dakar, que deux cents officiers et sous-officiers, le plus souvent d'ethnies noires, ont été incarcérés. Ces événements illustrent une fois de plus les difficultés de la cohabitation entre les Baydanes (Maures arabo-berbères) et les "Négro-Africains" en Mauritanie.

 

La question raciale est un sujet tabou au pays des "Maures". Selon les estimations officielles, la communauté noire représente le quart d'une population totale de deux millions d'habitants. Ces chiffres sont contestés. Autrefois minoritaires, les Africains noirs _ essentiellement soninkés et toucouleurs _ ont un taux de fécondité bien plus élevé que les Baydanes, qui occupent les postes-clefs de l'économie et de la haute administration. Au contentieux traditionnel sur le partage du pouvoir politique s'ajoute la colère devant l'afflux des Baydanes vers les terres du Sud, naguère cultivées par les Noirs, à cause des ravages de la sécheresse dans le reste du pays et parce que la réalisation de projets de mise en valeur de la vallée du fleuve Sénégal rendra cette région plus attrayante.

 

Parmi les personnalités arrêteés ces derniers jours, il y a le colonel Anne Amadou Babaly _ un Toucouleur _ directeur de la Société mauritanienne d'assurances et ancien ministre de l'intérieur. Membre du Comité militaire de salut national, familier des cabinets ministériels depuis 1978, il était un peu la caution négro-africaine des régimes successifs. Mais il fut accusé d'avoir joué un rôle ambigu lors de troubles ethniques en octobre 1986, à Nouadhibou et à Nouakchott. Des tracts distribués à cette époque dénonçaient " l'apartheid en Mauritanie " et réclamaient un enseignement des langues africaines dans les écoles, à la place de l'arabe. Un mois plus tôt, une quarantaine d'intellectuels d'origine négro-africaine avaient été arrêtés pour " activités subversives ".

 

Selon les autorités, les comploteurs appréhendés la semaine dernière étaient décidés à " liquider physiquement " les dignitaires du régime. On peut se demander s'ils se sentaient assez forts pour songer à instaurer un pouvoir noir ou s'ils avaient des complices parmi ceux des Maures qui sont sensibles à leurs revendications.

 

L'actuel chef d'Etat, le colonel Maaouya Ould Taya, est un homme plutôt mesuré et conscient des menaces que le mécontentement des Noirs fait peser sur le pays. Parmi les Baydanes, nombreux sont cependant les comportements arrogants qui attisent les haines dans un pays où certaines formes d'esclavage ne sont pas totalement abolies.

 

Pour le moment, le colonel Ould Taya a réussi à éviter une épreuve de force avec le Sénégal, où les " agitateurs " disposent évidemment de complicités naturelles, tant il est facile de passer le fleuve. Depuis lundi, l'armée mauritanienne boucle la frontière au sud. De leur côté, les Sénégalais ont établi un " cordon sanitaire " en raison d'une épidémie de fièvre jaune chez leur voisin, un des pays les plus pauvres du monde. Mais les coups d'Etat en série en Mauritanie montrent que la pauvreté n'a jamais découragé les appétits de pouvoir, au contraire.

Flam.

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