Témoignage d'un ancien prisonnier politique de l’Ecole de police, des geôles de Nouakchott, de Waalata et d'Ayoun el Atrouss par Ibrahima Abou SALL ( 1ere partie)

Montpellier, le 25 juin 1994

 

Conférence nationale de la Section française

d’Amnesty International. Montpellier

 

Témoignage d'un ancien prisonnier politique

de l’Ecole de police, des geôles de Nouakchott, de Waalata et d'Ayoun el Atrouss en Mauritanie.

(4 Septembre 1986- 14 septembre 1990)

 

"Les lieutenants Dahi Wul MOHAMED et Ghaly Wul SOUVY, l'adjudant Wul BOWBALI tous de la Garde nationale répétaient souvent que nous n'avions droit à rien sauf aux tortures et à la mort."

 

 Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs les congressistes, je voudrais tout d'abord remercier la Section française d'Amnesty International de m'avoir permis de prendre la parole pour apporter mon témoignage sur les conditions de détention que j'ai vécues avec des amis pour le seul motif d'avoir revendiqué un droit qui, si dans votre pays est devenu évident, naturel, reste encore à conquérir en Mauritanie : C'est le droit à l'identité. La Mauritanie est un pays multiculturel et biracial. C'est là une richesse humaine que les gouvernants de ce pays n'ont jamais su exploiter. Si cette réalité est officiellement reconnue, la pratique en est tout autre. L'Etat contrôlé par une ethnie arabo-berbère a établi un système de privilèges et de hiérarchies entre les nations des Bamana, des Fulbe, des Sooninko et des Wolof d’une part, et des Arabo-Berbères de l’autre. C'est ce que nous appelons le Système Bîdhân.

 

Je ne cesserai jamais de remercier le groupe 48 de Sète qui m'avait adopté pendant ma période de détention, et qui continue de manifester à l'égard de ma famille et à moi-même toute sa sympathie. Je ne sais pas s'il est de coutume de le faire durant vos assises, mais mon épouse, nos enfants et moi-même voudrions profiter de cette occasion pour saluer la mémoire de feu René BATY membre du groupe, décédé au mois d'août 1992. Je n'oublierai jamais sa joie de vivre et son optimisme spontanés qu'il s'évertuait à me communiquer.

 

Je m'appelle Ibrahima Abou SALL. Je vis en exil en France depuis le 14 décembre 1990, après avoir purgé une peine d'emprisonnement de 4 ans (14 septembre 1986 – 14 septembre 1990). J'enseignais l'Histoire à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines à l’Université de Nouakchott.

Le 4 septembre 1986 a débuté une série d'arrestations d'intellectuels et de cadres Noirs non arabes qui avaient publié en juin de la même année un document intitulé «Le Manifeste du Négro mauritanien opprimé. De la guerre civile à la lutte de libération nationale». Un document dans lequel ils dénonçaient la politique de la discrimination raciale et culturelle en faveur de l’arabisation, la politique d'exclusion ethnique dont leur Communauté noire (Bamana, Fulbe, Sooninko et Wolof) fait l'objet depuis l'indépendance de la Mauritanie en 1960.

 

Ce jour-là, deux policiers vinrent me chercher à la maison, à l'heure du déjeuner " (…) pour me poser quelques questions" m'avaient-ils dit. J'étais loin de deviner que je quittais ma famille pour ne plus la retrouver que quatre longues et pénibles années plus tard, dans un pays d'exil. A l'école de police où je fus conduit, j’ai trouvé d'autres personnes qui m'avaient précédé et qui allaient connaître le même sort douloureux que moi. Je fus isolé dans une cellule nue, humide jusqu'au 6, sans qu'on m'ait dit les raisons de cette arrestation. Devant chaque cellule était posté un policier h’râtîn armé d'un pistolet mitrailleur. Pendant trois nuits, on nous interdit de dormir. Il fallait marcher, marcher, marcher, encore marcher malgré l'épuisement. Un coup de sifflet me rappelait à l'ordre à chaque fois que je m'arrêtais ou que je m'adossais au mur pour me reposer. Celui qui faiblissait était réveillé par un seau d'eau glacé et des obscénités. C'était le conditionnement avant les interrogatoires.

 

Dans la nuit du 6 au 7, je fus conduit, menottes aux mains, pieds nus, dans la cour centrale de l'école, devant le commissaire de police Deddahi Wul Abdallahi, le Directeur général de la Sûreté. Derrière lui, un policier au garde-à-vous, tenait un drapeau de la Mauritanie.

Je fus présenté devant cette personne, harassé par la fatigue et par un manque de sommeil. Je ne tenais plus debout.

 

Je fus brutalement réveillé par un violent coup de matraque dans le dos : « Vous devez vous tenir droit, respectueusement devant le drapeau du pays qui vous a accueilli si généreusement, la Mauritanie » me dit Deddahi. Ce fut la première torture que j'ai subie dans ma vie. Hélas, j'allais en connaître d'autres pendant mes quatre années de détention. Pendant les 7 jours d'interrogatoires (du 6 au 10 septembre) mes camarades et moi subîmes toutes sortes de tortures physiques et morales : "jaguar", plongée dans une fosse sceptique, martèlement des testicules, bastonnades, simulacres d'exécution à la plage.

 

Pour le commissaire Deddahi et ses hommes, il fallait que j'avoue que je faisais partie des auteurs du «Manifeste du Négro mauritanien opprimé…» et que nous préparions un coup d'Etat en vue d'instaurer en Mauritanie un régime de Noirs, aidés en cela par l'Etat d'Israël. Et il disait : « (…) comme les sales juifs en Europe, nous lessiverons la Mauritanie des sales Nègres (…)»1. Une phrase que nous entendrons souvent durant toute notre période de détention.

 

Pour faire avouer Saydou KANE, le commissaire de police du Ksar, Wul KERANI fit venir l'épouse de celui-ci, Aysata KANE et menaça de la faire violer par ses agents. Elle était en état de grossesse, et à terme. Elle accoucha d'ailleurs une semaine après. Elle eut la chance de ne pas subir le sort des deux soeurs Fatimata MBAYE et Pini SAWO qui furent, elles, violées par le même commissaire Wul KERANI et ses agents pendant leurs interrogatoires au commissariat du Ksar.

Le procès du 14 septembre fut le premier d'une série qui se déroula dans les principales villes du pays. A ce premier, nous étions au nombre de 23. Ce fut une véritable parodie de justice, depuis l'instruction jusqu'à la condamnation.

 

N'ayant pas été autorisés à consulter les dossiers de leurs clients, le collectif des avocats préféra boycotter le procès. Nous décidâmes, nous aussi, de ne pas répondre aux questions d'un président qui ne cachait guère ses préjugés racistes et ses opinions partisanes. Durant le procès, le procureur de la République islamique de Mauritanie nous assimila à des juifs. Le président du tribunal prononça alors la sentence en se référant au verset 2 du chapitre 59 (l’émigration) par lequel le prophète de l’islam Mohamed Ibn ABDALLAH avait fait chasser de leurs demeures les Juifs, à partir de ceux de Nadhir (bourg qui était situé à peu de distance de Médine) et de sa nouvelle terre d’islam1.

 

De manière symbolique, nous aussi avons été expulsés par l’Etat bîdhân des terres de nos ancêtres dont fait partie aujourd’hui le territoire de la Mauritanie assimilée à cette terre d’islam2. Nous sommes de sales Nègres, de sales Juifs. Il est de notoriété publique que pour un Arabe, musulman ou chrétien, tuer un Juif équivaut à tuer un non humain. Ce discours était déjà développé dès les années 60 et 70 par les chauvins bîdhân aidés à l’époque par des groupes de réfugiés politiques palestiniens de l’O.L.P. qui avaient été accueillis avec leurs familles à Nouakchott entre 1968 et 1969, après La Guerre des Six jours, par le régime chauvin et raciste de Moktar Wul DADDAH, celui-là même qui initia et qui mit en place le Système Bîdhân. Puisque aux yeux des Bîdhân tout Noir est juif (sauf leurs «Arabes noirs» ou H’râtîn), alors entre septembre 1986 et mars 1991, le régime de Wul TAYA avait organisé son programme de massacres, de tortures, de déportations de leurs patries des milliers de Bamana, de Sooninko, de Fulbe, de Wolof. Cette assimilation identitaire Noir-Juif n’est pas gratuite.

 

Elle préparait au sein de la nationalité arabo-berbère une légitimation religieuse et culturelle des campagnes des massacres des années 80 et 90.

Dans la logique de cet environnement politique, nous fûmes donc condamnés : 5 ans de prison ferme avec amende, déchéance des droits civiques et politiques et interdiction de séjour dans toutes les régions administratives, sauf dans le sud, et ceci pendant 10 ans. Les soeurs SAWO et MBAYE furent condamnées à 6 mois de prison ferme. La plainte formulée par leur famille contre le commissaire Wul KERANI n'a jamais abouti. Dans le système institutionnel et politique non écrit qui prévaut en Mauritanie, être Noir, non Arabe et femme est devenu un lourd handicap.

 

A la prison civile de Nouakchott, nous fûmes soumis à un régime de réclusion totale pendant 13 mois. Un jour de décembre 1987, un adolescent Hrâtîn23 (esclave affranchi), âgé de 15 ans, prénommé MBarek, fut sauvagement torturé par le brigadier Sidi Wul Ahmed et jeté dans une fosse sceptique pour avoir seulement glissé en notre faveur une bougie dans notre cellule de détention. Nous partagions nos repas avec ces adolescents h’râtîn avec lesquels nous avions construit de bonnes relations sociales.

 

Pendant que nous purgions nos peines, nos familles vivaient elles aussi leur calvaire. Les familles de Fara BAH, Oumar Moussa BAH, Djibril Hammet LIH et Saydou KANE furent délogées nuitamment et jetées dans la rue. Des épouses furent démises de leurs fonctions de responsabilité qu'elles occupaient dans des services administratifs de l'Etat.

 

A partir de la fin de 1987, notre vie carcérale prit une tournure encore plus pénible avec l'inauguration de la nouvelle politique d'épuration ethnique au sein de l'armée et dans l'administration publique.

Elle fut déclenchée à partir des arrestations de militaires Noirs accusés d'avoir organisé un complot contre la sûreté de l'Etat. Trois peines capitales furent prononcées le 3 décembre 1987 contre les lieutenants Seydi BAH, Amadou SARR et Saydou SIH. La sentence fut exécutée le 6. Trente sept officiers, sous-officiers et hommes de troupes furent condamnés à des peines allant de 5 ans à la perpétuité. Plus de mille militaires, gendarmes et gardes nationaux furent renvoyés de leurs corps respectifs et assignés à résidence dans leurs villages d'origine.

 

Accusés d'être la conscience politique et les instigateurs de cette prétendue tentative de putsch, nous fûmes transférés trois jours après les exécutions des trois militaires et incarcérés avec les nouveaux condamnés, dans un ancien fort colonial situé en plein désert, dans l'Est de la Mauritanie, à mille cent kilomètres de Nouakchott : Waalata. Cette localité reste et restera dans la conscience collective de tous les Mauritaniens épris de justice et de tolérance comme une marque indélébile : Waalata fut un mouroir et un centre d'expérimentation de tortures collectives contre la classe politique négro-africaine de Mauritanie.

 

Notre transfert s'effectua dans des conditions épouvantables, inhumaines et dégradantes. Nous fûmes parqués dans un camion remorque à bétail bâché. Nous restâmes enchaînés les uns aux autres dans le camion pendant tout le trajet. Nous faisions nos besoins naturels dans le camion. Nous n'avions plus le droit de porter des prénoms dits musulmans. Nous étions seulement des Nègres, des bêtes. C'est la raison pour laquelle les gardes nous appelaient "Hayawân". Ce qui signifie bétail en arabe. Sur les 1100 km qui séparent Nouakchott de Waalata, nous fîmes seulement deux arrêts, de nuit, pour la distribution de pain sec et d'un 1/4 de litre d'eau à chacun.

 

A Waalata, les 68 prisonniers politiques civils et militaires et les droits communs négro-africains étaient enfermés dans une salle de 15 m sur 2. Chacun avait une chaîne entrave aux pieds34, contrairement aux Bîdhân tous détenus de droit commun qui circulaient librement (si on peut utiliser ce mot dans ces lieux) dans leurs cellules et dans la cour du fort. Un Apartheid qui ne disait pas son nom. On comprendrait mieux si on regroupait les droits communs sans distinction de race et de culture.

 

L'hygiène faisait gravement défaut. Chaque prisonnier de la salle avait droit à un verre d'eau par repas. Nous sommes restés de décembre 1987 à mars 1988 sans nous laver, alors que nous apportions de l'eau dans des fûts de 70 litres pour les gardes. La gale, le scorbut, le béribéri devinrent des maladies endémiques. Les tortures, les travaux forcés (construction de la route qui reliait le fort aux puits, puisage à près d'un kilomètre du fort sis sur un plateau aux pentes abruptes qu'il fallait escalader) devinrent des lots quotidiens pour nous. Nous faisions ces travaux avec les entraves aux pieds, des entraves qui ne nous quittèrent jamais durant les huit mois et dix jours d'incarcération que nous passâmes à Waalata. Seuls les Noirs (y compris les H’râtîn) travaillaient.

 

Les droits communs Bîdhân (Les Blancs) 45 étaient exemptés de tout travail forcé. Ils ne travaillaient jamais. Dans l’inconscient culturel des Bîdhân, il est impensable de faire un travail physique, manuel alors qu’il y a des Nègres : « (…) c’est un travail servile qu’Allah a réservé aux Kwar » dixit le magasinier Wul KEREYBÂNI. C'était encore là une illustration de la pratique de l'Apartheid.

 

Pendant la saison des pluies, on nous obligeait à boire de l'eau des mares pourtant non potable à cause du ver de Guinée. La conséquence fut qu'en juillet 1989, 12 prisonniers, dont moi-même, furent atteints de cette maladie incapacitante dont les conséquences nous accompagnèrent jusqu’à la prison d’Ayoun el Atrouss.

 

Les moments redoutés par tous dans cette prison étaient les séances de torture. Elles étaient organisées surtout nuitamment. Il est pénible d'entendre les souffrances de quelqu'un qu'on torture. C'est encore plus insupportable quand vous savez que vous passerez juste après celui qui est en train de hurler des douleurs horribles. C'était effrayant. Nu, les mains ligotées derrière le dos, le supplicié était installé au milieu d'une horde de gardes Hrâtîn, des bourreaux dépossédés en l’instant de toute humanité et de tout humanisme. Ils ressemblaient à une meute de chiens conditionnés entourant leurs proies. Des moments que j’ai vécus les 22 et 23 mars 1988 avec vingt et un autres parmi mes compagnons de prison (vingt prisonniers politiques et deux droits communs) : les lieutenants Abdul Karim DIACKO, Moussa Gomel BARO, Harouna KANE, le sergent chef Djibi Doua KAMARA, les sergents Moussa Mamadou BAH et Amadou Sadio SOH, l’adjudant Hamady Rassine SIH, les civils Ibrahima Khassoum BAH, Paate BAH, Fara BAH, Aboubakri DIALLO, Abdoul Aziz KANE, Saydou KANE, Amadou Moktar SOH, Youba SAMBOU, Mamadou Oumar SIH, Mamadou Youssouf SIH, Abdoulaye SARR, Amadou Tidiane JAH et les deux droits communs Moussa THIOYE et Alassane SIH. Lors de la première série de tortures (22 et 23 mars), nous fûmes torturés comme des bêtes par l’adjudant Mohamed Wul BOWBÂLI dit « Hoore puccu » (Tête de cheval) secondé par le garde Makha…. (un Hartâni de Kiffa), le brigadier Mohamed Wul BADAOUI dit « Saa reedu », le brigadier comptable Moustapha Wul … dit Teeleende (Le Chauve), le brigadier Mohamed Wul VET’H56, le brigadier Brahim Wul …, l’infirmier Cheikh…6 le magasinier Wul KEREYBÂNI7 7et toute une meute de gardes hrâtîn. En raison du nombre 22 et de la date du 22 mars, le brigadier Brahim Wul …8 avait donné à ce groupe le nom de «Comité des 22». La troisième séance (la nuit du 24 au 25 mars) contre les lieutenants Abdul Karim DIACKO, Moussa Gomel BARO et le droit commun Moussa THIOYE fut menée par le lieutenant Dahi Wul MOHAMED9 basé à Nema et qui avait rejoint Waalata dans la nuit du 23 au 24 mars.

(A suivre)

 

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